Essai sur l'origine des langues

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CHAPITRE 1er
Des divers moyens de communiquer nos pensées

La parole distingue l'homme entre les animaux : le langage distingue les nations entre elles ; on ne connaît d'où est un homme qu'après qu'il a parlé. L'usage et le besoin font apprendre à chaqu'un la langue de son pays ; mais qu'est-ce qui fait que cette langue est celle de son pays et non pas d'un autre? Il faut bien remonter pour le dire à quelque raison qui tienne au local, et qui soit antérieure aux moeurs mêmes : la parole étant la première institution sociale ne doit sa forme qu'à des causes naturelles.
Sitôt qu'un homme fut reconnu par un autre pour un être sentant, pensant et semblable à lui, le désir ou le besoin de lui communiquer ses sentiments et ses pensées lui en fit chercher les moyens. Ces moyens ne peuvent se tirer que des sens, les seuls instruments par lesquels un homme puisse agir sur un autre. Voilà donc l'institution des signes sensibles pour exprimer la pensée. Les inventeurs du langage ne firent pas ce raisonnement, mais l'instinct leur en suggéra la conséquence.
Les moyens généraux par lesquels nous pouvons agir sur les sens d'autrui se bornent à deux, savoir le mouvement et la voix. L'action du mouvement est immédiate par le toucher ou médiate par le geste ; la première, ayant pour terme la longueur du bras, ne peut se transmettre à distance, mais l'autre atteint aussi loin que le rayon visuel. Ainsi restent seulement la vue et l'ouïe pour organes passifs du langage entre des hommes dispersés.
Quoique la langue du geste et celle de la voix soient également naturelles, toutefois la première est plus facile et dépend moins des conventions : car plus d'objets frappent nos yeux que nos oreilles et les figures ont plus de variété que les sons ; elles sont aussi plus expressives et disent plus en moins de temps. L'amour, dit-on, fut l'inventeur du dessein. Il put inventer aussi la parole, mais moins heureusement ; peu content d'elle il la dédaigne, il a des manières plus vives de s'exprimer. Que celle qui traçait avec tant de plaisir l'ombre de son amant lui disait de choses! Quels sons eut-elle employés pour rendre ce mouvement de baguette?
Nos gestes ne signifient rien que notre inquiétude naturelle ; ce n'est pas de ceux-là que je veux parler. Il n'y a que les Européens qui gesticulent en parlant : on dirait que toute la force de leur langue est dans leurs bras ; ils y ajoutent encore celle des poumons et tout cela ne leur sert de guère. Quand un Franc s'est bien démené, s'est bien tourmenté le corps à dire beaucoup de paroles, un Turc ôte un moment la pipe de sa bouche, dit deux mots à demi-voix, et l'écrase d'une sentence.
Depuis que nous avons appris à gesticuler nous avons oublié l'art des pantomimes, par la même raison qu'avec beaucoup de belles grammaires nous n'entendons plus les symboles des Egyptiens. Ce que les anciens disaient le plus vivement, ils ne l'exprimaient pas par des mots mais par des signes ; ils ne le disaient pas, ils le montraient.
Ouvrez l'histoire ancienne vous la trouverez pleine de ces manières d'argumenter aux yeux, et jamais elles ne manquent de produire un effet plus assuré que tous les discours qu'on aurait pu mettre à la place : l'objet offert avant de parler ébranle l'imagination, excite la curiosité, tient l'esprit en suspens et dans l'attente de ce qu'on va dire. J'ai remarqué que les Italiens et les Provençaux, chez qui pour l'ordinaire le geste précède le discours, trouvent ainsi le moyen de se faire mieux écouter et même avec plus de plaisir. Mais le langage le plus énergique est celui où le signe a tout dit avant qu'on parle. Tarquin, Trasibule abattant les têtes des pavots, Alexandre appliquant son cachet sur la bouche de son favori, Diogène se promenant devant Zénon ne parlaient-ils pas mieux qu'avec des mots? Quel circuit de paroles eut aussi bien exprimé les mêmes idées? Darius engagé dans la Scithie avec son armée reçoit de la part du Roi des Scithes une grenouille, un oiseau, une souris et cinq flèches : le Héraut remet son présent en silence et part. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n'eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes, plus elle sera menaçante moins elle effrayera ; ce ne sera plus qu'une gasconade dont Darius n'auraient fait que rire.
Quand le lévite d'Ephraïm voulut venger la mort de sa femme, il n'écrivit point aux Tribus d'Israël ; il divisa le corps en douze pièces et les leur envoya. A cet horrible aspect ils courent aux armes en criant tout d'une voix : <>. Et la Tribu de Benjamin fut exterminée*. De nos jours l'affaire tournée en plaidoyers, en discussions, peut-être en plaisanteries eut traîné en longueur, et le plus horrible des crimes fut enfin demeuré impuni. Le Roi Saül revenant du labourage dépeça de même les boeufs de sa charrue et usa d'un signe semblable pour faire marcher Israël au secours de la ville de Jabés. Le prophètes des Juifs, les législateurs des Grecs offrant souvent au peuple des objets sensibles lui parlaient mieux par ces objets qu'ils n'eussent fait par de longs discours, et la manière dont Athénée rapporte que l'orateur Hypéride fit absoudre la courtisane Phryné sans alléguer un seul mot pour sa défense, est encore une éloquence muette dont l'effet n'est pas rare dans tous les temps.
* Il n'en resta que six cents hommes sans femmes ni enfants.
Ainsi l'on parle aux yeux bien mieux qu'aux oreilles : il n'y a personne qui ne sente la vérité du jugement d'Horace à cet égard. On voit même que les discours les plus éloquents sont ceux où l'on enchâsse le plus d'images, et les sons n'ont jamais plus d'énergie que quand ils font l'effet des couleurs.
Mais lorsqu'il est question d'émouvoir le coeur et d'enflammer les passions, c'est toute autre chose. L'impression successive du discours, qui frappe à coups redoublés vous donne bien une autre émotion que la présence de l'objet même où d'un coup d'oeil vous avez tout vu. Supposez une situation de douleur parfaitement connue, en voyant la personne affligée vous serez difficilement ému jusqu'à pleurer ; mais laissez-lui le temps de vous dire tout ce qu'elle sent, et bientôt vous allez fondre en larmes. Ce n'est qu'ainsi que les scènes de tragédie font leur effet*. La seule pantomime sans discours vous laissera presque tranquille ; le discours sas geste vous arrachera des pleurs. Les passions ont leurs gestes, mais elles ont aussi leurs accents, et ces accents qui nous font tressaillir, ces accents auxquels on ne peut dérober son organe pénètrent par lui jusqu'au fond du coeur, y portent malgré nous les mouvements qui les arrachent, et nous font sentir ce que nous entendons. Concluons que les signes visibles rendent l'imitation plus exacte, mais que l'intérêt s'excite mieux par les sons.
* J'ai dit ailleurs les malheurs feints nous touchent bien plus que les véritables. Tel sanglote à la tragédie qui n'eut de ses jours pitié d'aucun amour-propre de toutes les vertus que nous n'avons point.
Ceci me fait penser que si nous n'avions jamais eu que des besoins physiques, nous aurions fort bien pu ne parler jamais et nous entendre parfaitement par la seule langue du geste. Nous aurions pu établir des sociétés peu différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, ou qui même auraient marché mieux à leur but : nous aurions pu instituer des lois, choisir des chefs, inventer des arts, établir le commerce, et faire n un mot presque autant de choses que nous en faisons par le secours de la parole. La langue épistolaire des salams** transmet sans crainte des jaloux les secrets de la galanterie orientale à travers les harems les mieux gardés. Les muets du Grand-Seigneur s'entendent entre eux et entendent tout ce qu'on leur dit par signes, tout aussi bien qu'on peut le dire par le discours. Le Sieur Pereyre et ceux qui comme lui apprennent aux muets non seulement à parler mais à savoir ce qu'ils disent, sont bien forcés de leur apprendre auparavant une autre langue non moins compliquée, à l'aide de laquelle ils puissent leur faire entendre celle-là.
** Les Salams sont des multitudes de choses les plus communs comme une orange, un ruban, du chardon etc., dont l'envoi forme un sens connu de tous les amants dans les pays où cette langue est en usage.
Chardin dit qu'aux Indes les facteurs se prenant la main l'un à l'autre et modifiant leurs attouchements d'une manière que personne ne peut apercevoir traitent ainsi publiquement mais en secret toutes leurs affaires sans s'être dit un seul mot. Supposez ces facteurs aveugles, sourds et muets, ils ne s'entendront pas moins entre eux. Ce qui montre que des deux sens par lesquels nous sommes actifs, un seul suffirait pour nous former un langage.
Il paraît encore par les mêmes observations que l'invention de l'art de communiquer nos idées dépend moins des organes qui nous servent à cette communication que d'un faculté propre à l'homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage, et qui si ceux-là lui manquaient lui en ferait employer d'autres à la même fin. Donnez à l'homme une organisation tout aussi grossière qu'il vous plaira : sans doute il acquerra moins d'idées ; mais pourvû seulement qu'il y ait entre lui et ses semblables quelque moyen de communication par lequel l'un puisse agir et l'autre sentir, ils parviendront à se communiquer enfin tout autant d'idées qu'ils en auront.
Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, et jamais aucun d'eux n'en a fait cet usage. Voilà, ce me semble, une différence bien caractéristique. Ceux d'entre eux qui travaillent et vivent en commun, les castors, les fourmis, les abeilles ont quelque langue naturelle pour s'entre-communiquer, je n'en fais aucun doute. Il y a même leu de croire que la langue des castors et celle des fourmis sont dans le geste et parlent seulement aux yeux. Quoiqu'il en soit, par cela même que les unes et les autres de ces langues sont naturelles, elles ne sont pas acquises ; les animaux qui les parlent les ont en naissant, ils les ont tous, et partout la même : ils n'en changent point, ils n'y font pas le moindre progrès. La langue de convention n'appartient qu'à l'homme. Voilà pourquoi l'homme fait des progrès soit en bien soit en mal, et pourquoi les animaux n'en font point. Cette seule distinction paraît mener loin : on l'explique, dit-on, par la différence des organes. Je serais curieux de voir cette explication.

CHAPITRE II
Que la première invention de la parole ne vint pas des besoins mais des passions

Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes et que les passions arrachèrent les premières voix. En suivant avec ces distinctions la trace des faits, peut-être faudrait-il raisonner sur l'origine des langues tout autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Le génie des langues orientales, les plus anciennes qui nous soient connues, dément absolument la marche didactique qu'on imagine dans leur composition. Ces langues n'ont rien de méthodique et de raisonné ; elles sont vives et figurées. On nous fait du langage des premiers hommes des langues de Géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de poètes.
Cela dut être. On ne commença pas par raisonner mais par sentir. On prétend que les hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette opinion me paraît insoutenable. L'effet naturel des premiers besoins fut d'écarter les hommes et non de les rapprocher. Il le fallait ainsi pour que l'espèce vint à s'étendre et que la terre se peuplât promptement ; sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, et tout le reste fût demeuré désert.
De cela seul il suit avec évidence que l'origine des langues n'est point due aux premiers besoins des hommes ; il serait absurde que de la cause qui les écarte vint le moyen qui les unit. D'où peut donc venir cette origine? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim ni la soif, mais l'amours la haine la pitié la colère qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s'en nourrir sans parler, on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître ; mais pour émouvoir un jeune coeur, pour repousser un agresseur injuste la nature dicte des accents, des cris, des plaintes : voilà les plus anciens mots inventées, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d'être simples et méthodiques. Tout ceci n'est pas vrai sans distinction, mais j'y reviendrai ci-après.

CHAPITRE III
Que le premier langage dut être figuré

Comme les premiers motifs qui firent parler l'homme furent des passions, ses premières expressions furent des tropes. Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. On n'appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. D'abord on ne parla qu'en poésie ; on ne s'avisa de raisonner que longtemps après.
Or je sens bien qu'ici le lecteur m'arrête, et me demande comment une expression peut être figurée avant d'avoir un sens propre, puisque ce n'est que dans la translation du sens que consiste la figure. Je conviens de cela ; mais pour m'entendre il faut substituer l'idée que la passion nous présente, au mot que nous transposons ; car on ne transpose les mots que parce qu'on transpose aussi les idées, autrement le langage figuré ne signifierait rien. Je réponds donc par un exemple.
Un homme sauvage en rencontrant d'autres se sera d'abord effrayé. Sa frayeur lui aura fait voir ces hommes plus grands et plus forts que lui-même ; il leur aura donné le nom de Géants. Après beaucoup d'expériences il aura reconnu que ces prétendus Géants n'étant ni plus grands ni plus forts que lui, leur stature ne convenait point à l'idée qu'il avait d'abord attachée au mot de Géant. Il inventera donc un autre nom commun à eux et à lui, tel, par exemple, que le nom d'homme, et laissera celui de Géant à l'objet faux qui l'avait frappé durant son illusion. Voilà comment le mot figuré naît avant le mot propre, lorsque la passion nous fascine les yeux et que la première idée qu'elle nous offre n'est pas celle de la vérité. Ce que j'ai dit des mots et des noms est sans difficulté pour les tours de phrases. L'image illusoire offerte par la passion se montrant la première, le langage qui lui répondait fut aussi le premier inventé ; il devint ensuite métaphorique quand l'esprit éclairé reconnaissant sa première erreur n'en employa les expressions que dans les mêmes passions qui l'avaient produite.

CHAPITRE IV
Des caractères distinctifs de la première langue et des changements qu'elle dut éprouver

Les simples sons sortent naturellement du gosier, la bouche est naturellement plus ou moins ouverte ; mais les modifications de la langue et du palais qui font articuler exigent de l'attention, de l'exercice, on ne les fait point sans vouloir les faire, tous les enfants ont besoin de les apprendre et plusieurs n'y parviennent pas aisément. Dans toutes les langues les exclamations les plus vives sont inarticulées ; les cris, les gémissements sont de simples voix ; les muets, c'est à dire les sourds ne poussent que des sons inarticulés : le Père Lamy ne conçoit pas même que les hommes en eussent pu jamais inventer d'autres si Dieu ne leur eût expressément appris à parler. Les articulations sont en petit nombre, les sons sont en nombre infini, les accents qui les marquent peuvent se multiplier de même ; toutes les notes de la musique sont autant d'accents ; nous n'en avons, il est vrai, que trois ou quatre dans la parole, mais les Chinois en ont beaucoup davantage ; en revanche ils ont moins de consonnes, A cette source de combinaisons ajoutez celle des temps ou de la quantité, et vous aurez non seulement plus de mots, mais plus de syllabes diversifiées que la plus riche des langues n'en a besoin.
Je ne doute point qu'indépendamment du vocabulaire et de la syntaxe, la première langue si elle existait encore n'eut gardé des caractères originaux qui la distingueraient de toutes les autres. Non seulement tous les tours de cette langue devraient être en images, en sentiments, en figures ; mais dans sa partie mécanique elle devrait répondre à son premier objet, et présenter au sens ainsi qu'à l'entendement les impressions presque inévitables de la passion qui cherche à se communiquer.
Comme les voix naturelles sont inarticulées, les mots auraient peu d'articulations ; quelques consonnes interposées effaçant l'hiatus des voyelles suffiraient pour les rendre coulantes et faciles à prononcer. En revanche les sons seraient très variés, et la diversité des accents multiplierait les mêmes voix : la quantité le rythme seraient de nouvelles sources de combinaisons ; en sorte que les voix, les sons, l'accent, le nombre, qui sont de la nature, laissant peu de chose à faire aux articulations qui sont de convention, l'on chanterait au lieu de parler : la plupart des mots radicaux seraient des sons imitatifs, ou de l'accent des passions, ou de l'effet des objets sensibles : l'onomatopée s'y ferait sentir continuellement.
Cette langue aurait beaucoup de synonymes pour exprimer le même être par ses différents rapports* ; elles aurait peu d'adverbes et de mots abstraits pour exprimer ces mêmes rapports. Elle aurait beaucoup d'augmentatifs, de diminutifs, de mots composés, de particules explétives pour donner de la cadence aux périodes et de la rondeur aux phrases ; elle aurait beaucoup d'irrégularités et d'anomalies, elle négligerait l'analogie grammaticale pour s'attacher à l'euphonie, au nombre, à l'harmonie, et à la beauté des sons ; au lieu d'arguments elle aurait des sentences, elle persuaderait sans convaincre et peindrait sans raisonner ; elle ressemblerait à la langue chinoise à certains égards, à la grecque à d'autres, à l'arabe à d'autres. Étendez ces idées dans toutes leurs branches, et vous trouverez que le Cratyle de Platon n'est pas si ridicule qu'il paraît l'être.
* On dit que l'arabe a plus de mille mots différents pour dire un chameau, plus de cent pour dire un glaive. etc.

CHAPITRE V
De l'écriture

Quiconque étudiera l'histoire et le progrès des langues verra que plus les voix deviennent monotones plus les consonnes se multiplient, et qu'aux accents qui s'effacent, aux quantités qui s'égalisent, on supplée par des combinaisons grammaticales et par de nouvelles articulations : mais ce n'est qu'à force de temps que se font ces changements. A mesure que les besoins croissent, que les affaires s'embrouillent, que les lumières s'étendent le langage change de caractère ; il devient plus juste et moins passionné ; il substitue aux sentiments les idées, il ne parle plus au coeur mais à la raison. Par là même l'accent s'éteint, l'articulation s'étend, la langue devient plus exacte, plus claire, mais plus traînante plus sourde et plus froide. Ce progrès me paraît tout à fait naturel.
Un autre moyen de comparer les langues et de juger de leur ancienneté se tire de l'écriture, et cela en raison inverse de la perfection de cet art. Plus l'écriture est grossière plus la langue est antique. La première manière d'écrire n'est pas de peindre les sons mais les objets mêmes, soit directement comme faisaient les Mexicains, soit par des figures allégoriques, comme firent autrefois les Egyptiens. Cet état répond à la langue passionnée, et suppose déjà quelque société et des besoins que les passions ont fait naître.
La seconde manière est de représenter les mots et les propositions par des caractères conventionnels, ce qui ne peut se faire que quand la langue est tout à fait formée et qu'un peuple entier est uni par des lois communes ; car il y a déjà ici double convention. Telle est l'écriture des Chinois ; c'est là véritablement peindre les sons et parler aux yeux.
La troisième est de décomposer la voix parlante en un certain nombre de parties élémentaires soit vocales, soit articulées, avec lesquelles on puisse former toutes les mots et toutes les syllabes imaginables. Cette manière d'écriture, qui est la nôtre, a du être imaginée par des peuples commerçants qui voyageant en plusieurs pays et ayant à parler plusieurs langues, furent forcés d'inventer des caractères qui pussent être communs à toutes. Ce n'est pas précisément peindre la parole, c'est l'analyser.
Ces trois manières d'écrire répondent assez exactement aux trois divers états sous lesquels on peut considérer les hommes rassemblés en nations. La peinture des objets convient aux peuples sauvages ; les signes des mots et des proportions aux peuples barbares, et l'alphabet aux peuples policés.
Il ne faut donc pas penser que cette dernière invention soit une preuve de la haute antiquité du peuple inventeur. Au contraire il est probable que le peuple qui l'a trouvée avait en vue une communication plus facile avec d'autres peuples parlant d'autres langues, lesquels du moins étaient ses contemporains et pouvaient être plus anciens que lui. On ne peut pas dire la même chose des deux autres méthodes. J'avoue, cependant, que si l'on s'en tient à l'histoire et aux faits connus, l'écriture par alphabet paraît remonter aussi haut qu'aucune autre. Mais il n'est pas surprenant que nous manquions de monuments des temps où l'on n'écrivait pas.
Il est peu vraisemblable que les premiers qui s'avisèrent de résoudre la parole en signes élémentaires aient fait d'abord des divisions bien exactes. Quand ils s'aperçurent ensuite de l'insuffisance de leur analyse les uns, comme les Grecs, multiplièrent les caractères de leur alphabet, les autres se contentèrent d'en varier le sens ou le son par des positions ou combinaisons différentes. Ainsi paraissent écrites les inscriptions des ruines de Tchelminar, dont Chardin nous a tracé des Ectypes. On n'y distingue que deux figures ou caractères* mais de diverses grandeurs et posés en différents sens. Cette langue inconnue et d'une antiquité presque effrayante devait pourtant être alors bien formée, à en juger par la perfection des arts qu'annoncent la beauté des caractères* et les monuments admirables où se trouvent ces inscriptions. Je ne sais pourquoi l'on parle si peu de ces étonnantes ruines : quand j'en lis la description dans Chardin je me crois transporté dans un autre monde. Il me semble que tout cela donne furieusement à penser.
* Des gens s'étonnent, dit Chardin, que deux figures puissent faire tant de lettres, mais pour moi je ne vois pas là de quoi s'étonner si fort, puisque les lettres de notre alphabet, qui sont au nombre de vingt-trois, ne sont pourtant composées que de deux lignes, la droite et la circulaire, c'est à dire, qu'avec un C. et un I. on fait toutes les lettres qui composent nos mots.
*<> En effet, Chardin ferait présumer sur ce passage que du temps de Cirus et des Mages ce caractère était déjà oublié et tout aussi peu connu qu'aujourd'hui.
L'art d'écrire ne tient point à celoui de parler. Il tient à des bosoins d'une autre nature qui naissent plutôt ou plutard selon des circonstances tout à fait indépendantes de la durée des peuples, et qui pourraient n'avoir jamais eu lieu chez des nations très anciennes. On ignore durant combien de siècles l'art des hérogliphes fut peut-être la seule écriture des Egyptiens, et il est prouvé qu'une telle écriture peut suffire à un peuple policé, par l'exemple des Méxicains qui en avaient une encore moins commode.
En comparant l'alphabet cophte à l'alphabet syriagque ou phénicien on juge aisément que l'un vient de l'autre, et il ne serait pas étonnant que ce dernier fut l'original ni que le peuple le plus moderne eut à cet égard instruit le plus ancien. Il est clair aussi que l'alphabet grec vient de l'alphabet phénicien ; l'on voit même qu'il ne doit venir. Que Cadmus ou quelques autre l'ait apporté de Phénicie, toujours parait-il certain que les Grecs ne l'allèrent pas chercher et que les Phéniciens l'apportèrent eux-mêmes : car des peuples de l'Asie et de l'Affrique ils furent les premiers et presque les seuls** qui commercèrent eu Europe et ils vinrent bien plutôt chez les Grecs que les Grecs n'allèrent chez eux : ce qui ne prouve nullement que le peuple grec ne soit pas aussi ancien que le peuple de Phénicie.
**Je compte les Carthaginois pour Phéniciens, puisqu'ils étaient une colonie de Tir.
D'abord les Grecs n'adoptèrent pas seulement les caractères des Phéniciens mais même la direction de leus lignes de droite à gauche. Ensuite ils s'avisèrent d'écrire par sillons, c'est-à-dire, en retournant de la gauche à la droite, puis de la droite à la gauche alternativement*. Enfin ils écrivirent comme nous faisons aujourd'hui en recommençant toutes les lignes de gauche à droite. Ce progrès n'a rien que de naturel : l'écriture par sillons est sans contredit la plus commode à lire. Je suis même étonné qu'elle ne se soit pas établie avec l'impression, mais étant difficile à écrire à la main, elle dut s'abolir quand les manuscrits se multiplièrent.
*V.Pausanias Arcad : les latins dans les commencements écrivirent de même, et delà selon Marius Victorinus est venu le mot de versus.
Mais bien que l'alphabet grec vienne de l'alphabet phénicien il ne s'ensuit point que la langue grecque vienne de la phénicienne. Une de ces propositions ne tient point à l'autre, et il parait que la langue grecque était déjà fort ancienne, que l'art d'écrire était récent et même imparfait chez les Grecs. Jusqu'au siège de Troye ils n'eurent que seize lettres, si toutefois ils les eurent. On dit que Palaméde en ajouta quatre et Simonide les autres autres. Tout cela est pris d'un peu loin. Au contraire le latin, langue plus moderne eut presuqe dès sa naissance un alphabet complet, dont cependant les premiers Romains ne se sevaient guère, puisqu'ils commencèrent si tard d'écrire leur histoire et que les lustres ne se marquaient qu'avec des clouds.
Du reste il n'y a pas une quantité de lettres ou éléments de la parole absolument déterminée ; les uns en ont plus, les autres moins selon les langues et selon les diverses modifications qu'on donne aux voix et aux consonnes. Ceux qui ne comptent que cinq voyelles se trompent fort : les Grecs en écrivaient sept, les premiers Romains six**, Mrs de Port-Royal en comptent dix, M. Duclos dix-sept, et je ne doute pas qu'on ne'en trouvât beaucoup davantage si l'habitude avait rendu l'oreille plus sensible et la bouche plus exercée aux diverses modifications dont elles sont susceptibles. A proportion de la délicatesse de l'organe on trouvera plus ou moins de ces modifications, entre l'a aigu et l'o grave, entre l'i et l'e ouvert etc. C'est ce que chacun peut éprouver en passant d'une voyelle à l'autre par une voix continue et nuancée ; car on peut fixer plus ou moins de ces nuances et les marquer par des caractères particuliers, selon qu'à force d'habitude on s'y est rendu plus ou moins sensible, et cette habitude dépend des sortes de voix usitées dans le langage auxquelles l'organe se forme insensiblement. La même chose peut se dire à peu près des lettres articulées ou consonnes. Mais la plupart des nations n'ont pas fait ainsi. Elles ont pris l'alphabet les unes des autres, et représenté par les mêmes caractères des voix et des articulations très différentes. Ce qui fait que quelque exacte que soit l'orthographe on lit toujours ridiculement uen autre langue que la sienne, à moins qu'on n'y soit extrêmement exercé.
**Vocales quas Graeci septem, Ronulus sex, usus posterior quinque commemorat, y velut graeca rejecta. Mart : Capel : L.III.
L'écriture, qui semble devoir fixer la langue est précisément ce qui l'altère ; elle n'en change pas les mots mais le génie ; elle substitue l'exactitude à l'expression. L'on rend ses sentiments quand on parle et ses idées quand on écrit. En écrivant on est forcé de prendre tous les mots dans l'acception commune ; mais celui qui parle varie les acceptions par les tons, il les détermine comme il lui plait ; moins gêné pour être clair, il donne plus à la force, et il n'est pas possible qu'une langue qu'on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n'est que parlée. On écrit les voix et non pas les sons : or dans une langue accentuée ce sont les sons, les accents, les infleéxions de toute espèce qui font la plus grande énergie du langage ; et rendent une phrase, d'ailleurs commnune, propre seulement au lieu où elles est. Les moyens qu'on prend pour suppléer à celui-là étendent, allongent la langue écrite, et passant des livres dans le discours énervent la parole même*. En disant tout comme on l'écrirait on ne fait plus que lire en parlant.
*Le meilleur de ces moyens et qui n'aurait pas ce défaut serait la ponctuation, si on l'eut laissé moins imparfaite. Pourquoi, par exemple, n'avons-nous pas de point vocatif? Le point interrogant que nous avons était beaucoup moins nécessaire ; car par la seule construction on voit si l'on interroge ou is l'on n'interroge pas, au moins dans notre langue. Venez-vous et vous venez ne sont pas la même chose. Mais comment distinguer par écrit un homme qu'on nomme d'un homme qu'on appelle? C'est là vraiment une équivoque qu'eut levé le point vocatif. La même équivoque se trouve dans l'ironie, quand l'accent ne la fait pas sentir.

CHAPITRE VI
S'il est probable qu'Homère ait su écrire

Quoi qu'on nous dise de l'invention de l'alphabet grec, je la crois beaucoup plus moderne qu'on ne la fait, et je fonde principalement cette opinion sur le caractère de la langue. Il m'est venu bien souvent dans l'esprit de douter non seulement qu'Homère sût écrire, mais même qu'on écrivit de son temps. J'ai grand regret que ce doute soit si formellement démenti par l'Histoire de Bellerophon dans l'Iliade; comme j'ai le malheur aussi bien que le Père Hardouin d'être un peu obstiné dans mes paradoxes, si j'étais moins ignorant je serais bien tenté d'étendre mes doutes sur cette Histoire même et de l'accuser d'avoir été sans beaucoup d'examen interpolée par les compilateurs d'Homère. Non seulement dans le reste de l'Iliade on voit peu de traces de cet art ; mais j'ose avancer que toute l'Odyssée n'est qu'un tissu de bêtises et d'inepties qu'une lettre ou deux eussent réduit en fumée, au lieu qu'on rend ce poème raisonnable et même assez bien conduit en supposant que ses héros ayent ignoré l'écriture. Si l'Iliade eut été écrite, elle eut été beaucoup moins chantée, les rapsodes eussent été moins recherchés et se seraient moins multipliés. Aucun autre poète n'a été ainsi chanté si ce n'est le Tasse à Venise, encore n'est ce que par les gondoliers qui ne sont pas grands lecteurs. La diversité des dialectes employés par Homère forme encore un préjugé très fort. Les dialectes distingués par la parole se rapprochent et se confondent par l'écriture, tout se rapporte insensiblement à un modèle commun. Plus une nation lit et s'instruit, plus ses dialectes s'effacent, et enfin ils ne restent plus qu'en forme de jargon chez le peuple, qui lit peu et qui n'écrit point.
Or ces deux poèmes étant postérieurs au siège de Troye, il n'est guère apparent que les Grecs qui firent ce siège connussent l'écriture, et que le poète qui le chanta ne la connût pas. Ces poèmes restèrent longtemps écrits seulement dans la mémoire des hommes ; ils furent rassemblés par écrit assez tard et avec beaucoup de peine. Ce fut quand la Grèce commença d'abonder en livre et en poésie écrite que tout le charme de celle d'Homère se fit sentir par comparaison. Les autres poètes écrivaient, Homère seul avait chanté, et ces chants divins n'ont cessé d'être écoutés avec ravissement que quand l'Europe s'est couverte de barbares qui se sont mêlés de juger ce qu'ils ne pouvaient sentir.

CHAPITRE VII
De la prosodie moderne

Nous n'avons aucune idée d'une langue sonore et harmonieuse qui parle autant par les sons que par les voix. Si l'on croit suppléer à l'accent par les accents on se trompe : on n'invente les accents que quand l'accent est déjà perdu*. Il y a plus ; nous croyons avoir des accents dans notre langue, et nous n'en avons point : nos prétendus accents ne sont que des voyelles ou des signes de quantité ; ils ne marquent aucune variété de sons. La preuve est que ces accents se rendent tous ou par des temps inégaux, ou par des modifications des lèvres, de la langue ou du palais qui font la diversité des voix, aucun par des modifications de la glotte qui font la diversité des sons. Ainsi quand notre circonflexe n'est pas une simple voix il est une longue ou il n'est rien. Voyons à présent ce qu'il était chez les Grecs.
*Quelques savants prétendent contre l'opinion commune et contre la preuve titrée de tous les anciens manuscrits que les Grecs ont connu et pratiqué dans l'écriture les signes appelés accents, et ils fondent cette opinion sur deux passages que je vais transcrire l'un et l'autre afin que le lecteur puisse juger de leur vrai sens.
Voici le premier tiré de Ciceron dans son traité de l'Orateur L.III.N.44.
Hanc diligentiam subsequitur modus etiam et forma verborum, quod iam vereor ne uic Catulo videatur esse puerile. Versus enim veteres illi in hac soluta oratione propemodum, hoc est numeros quosdam nobis esse adhibendos putaverunt ; interspirationis enim, non defatigationis nostrae neque librariorum notis, sed verborum et sententiarum modo interpunctas clausulas in orationibus esse voluerunt ; idque princeps Isocrates instituisse fuertur, ut inconditam antiquorum dicendi consuetudinem delectationis atque aurium causa, quem ad modum scribit discripulus eius Naucrates, numeris adstringeret. Namque haec duo musici, qui erant quondam idem poëte, machinati ad vluptatem sunt, versum atque cantum, ut et verborum numero et vocum modo delectatione vincerent aurium satietatem. Haec igitur duo, vocis dico moderationem et verborum conclusionem, quoad orationis severitas pati posset, a poëtica ad eloquentiam traducenda duxerunt.
voici le second tiré d'Isidore dans ses Origines, liv.I, chap.XX :
Praeterea quaedam sententiarum notae apud celberrimos auctores fuerunt, quasque antiqui ad distinctionem scripturarum carminibus et historiis apposuerunt. Nota est figura porpria in litterae modum posita ad demonstrandum unamquamque verbis sententiarumque ac versum rationem. Notae autem versibus apponuntur numero XXVI quae sunt niminibus infra scriptis, etc.
Pour moi je vois là que du temps de Ciceron les bons copistes pratiquaient la séparation des mots et certains signes équivalents à notre ponctuation. J'y vois encore l'invention du nombre et de la déclamation de la prose attribuée à Isocrate. Mais je n'y vois point du tout les signes écrites des accents, et quand je les y verrais on n'en pourrait conclure qu'une chose que je ne dispute pas et qui rentre tout à fait dans mes principes, savoir que quand les Romains commencèrent à étudier le Grec les copistes pour leur en indiquer la prononciation inventèrent les signes des accents, des esprits et de la prosodie ; mais il ne s'ensuivrait nullement que ces signes fussent en usage parmi les Grecs qui n'en avaient aucun besoin.
Denis d'Halycarnasse dit que l'élévation du ton dans l'accent aigu et l'abaissement dans le grave étaient d'une quinte ; ainsi l'accent prosodique était aussi musical, surtout le circonflexe, où la voix après avoir monté d'une quinte descendait d'une autre quinte sur la même syllabe*. On voit assez par ce passage et par ce qui s'y rapporte que M. Duclos ne reconnaît point d'accent musical dans notre langue mais seulement l'accent prosodique et l'accent vocal ; on y ajoute un accent orthographique qui ne change rien à la voix, ni au son, ni à la quantité, mais qui tantôt indique une lettre supprimée comme le circonflexe et tantôt fixe le sens équivoque d'un monosyllabe, tel que l'accent prétendu grave qui distingue où adverbe de lieu de ou particule disjonctive, et à pris pour article du même a pris pour verbe : cet accent distingue à l'oeil seulement ces monosyllabes, rien ne les distingue à la prononciation**. Ainsi la définition de l'accent que les Français ont généralement adoptée ne convient à aucun des accents de leur langue.
*M. Duclos, Rem: Sur la gram: génér.: et raisonnée, p.30.
**On pourrait croire que c'est par ce même accent que les Italiens distinguent par exemple è verbe de e conjonction; mais le premier se distingue à l'oreille par un son plus fort et plus appuyé, ce qui rend vocal l'accent dont il est marqué : observation que le Buonmattei a eu tort de ne pas faire.
Je m'attends bien que plusieurs de leurs grammairiens prévenus que les accents marquent élévation ou abaissement de voix se récrieront encore ici au paradoxe, et faute de mettre assez de soins à l'expérience ils croiront rendre par les modifications de la glotte ces mêmes accents qu'ils rendent uniquement en variant les ouvertures de la bouche ou les positions de la langue. Mais voici ce que j'ai à leur dire pour constater l'expérience et rendre ma preuve sans réplique. Prenez exactement avec la voix l'unisson de quelque instrument de musique, et sur cet unisson prononcez de suite tous les mots français les plus diversement accentués que vous pourrez rassembler ; comme il n'est pas ici question de l'accent oratoire mais seulement de l'accent grammatical, il n'est pas même son tous les accents aussi sensiblement, aussi nettement que si vous prononciez sans gêne en variant votre ton de voix. Or ce fait supposé, et il est incontestable, je dis que puisque tous vos accents s'expriment sur le même ton, ils ne marquent donc pas des sons différents. Je n'imagine pas ce qu'on peut répondre à cela. Toute langue où l'on peut mettre plusieurs airs de musique sur les mêmes paroles n'a point d'accent musical déterminé. Si l'accent était déterminé, l'air le serait aussi. Dès que le chant est arbitraire, l'accent est compté pour rien. Les langues modernes de l'Europe sont toutes du plus au moins dans le même cas. Je n'en excepte pas même l'italienne. La langue italienne non plus que la française n'est point par elle-même une langue musicale. La différence est seulement que l'une se prête à la musique, et que l'autre ne s'y prête pas. Tout ceci mène à la confirmation de ce principe, que par un progrès naturel toutes les langues lettrées doivent changer de caractère et perdre de la force en gagnant de la clarté, que plus on s'attache à perfectionner la grammaire et la logique plus on accélère ce progrès, et que pour rendre bientôt une langue froide et monotone il ne faut qu'établir des académies chez le peuple qui la parle. On connaît les langues dérivées par la différence de l'orthographe à la prononciation. Plus les langues sont antiques et originales, moins il y a d'arbitraire dans la manière de les prononcer, par conséquent moins de complication de caractères pour déterminer cette prononciation. Tous les signes prosodiques des anciens, dit M. Duclos, supposé que l'emploi en fut bien fixé, ne valaient pas encore l'usage. Je dirai plus ; ils y furent substitués. Les anciens Hébreux n'avaient ni points ni accents ils n'avaient pas même des voyelles. Quand les autres nations ont voulu se mêler de parler hébreu et que les Juifs ont parlé d'autres langues, la leur a perdu son accent ; il a fallu des points, des signes pour le régler, et cela a bien plus rétabli le sens des mots que la prononciation de la langue. Les Juifs de nos jours parlant hébreu ne seraient plus entendus de leurs ancêtres. Pour savoir l'anglais il faut l'apprendre deux fois, l'une à le lire et l'autre à le parler. Si un Anglais lit à haute voix et qu'un étranger jette les yeux sur le livre, l'étranger n'aperçoit aucun rapport entre ce qu'il voit et ce qu'il entend. Pourquoi cela? Parce que l'Angleterre ayant été successivement conquise par divers peuples, les mots se sont toujours écrits de même tandis que la manière de les prononcer a souvent changé. Il y a bien de la différence entre les signes qui déterminent le sens de l'écriture et ceux qui règlent la prononciation. Il serait aisé de faire avec les seules consonnes une langue fort claire par écrit, mais qu'on ne saurait parler. L'algèbre a quelque chose de cette langue-là. Quand une langue est plus claire par son orthographe que par sa prononciation c'est un signe qu'elle est plus écrite que parlée ; telle pouvait être la langue savante des Egyptiens ; telles sont pour nous les langues mortes. Dans celles qu'on charge de consonnes inutiles l'écriture semble même avoir précédé la parole, et qui ne croirait la polonaise dans ce cas-là? Si cela était le polonaise devrait être la plus froide de toutes les langues.

CHAPITRE VIII
Différence générale et locale dans l'origine des langues

Tout ce que j'ai dit jusqu'ici convient aux langues primitives en général et aux progrès qui résultent de leur durée, mais n'explique ni leur origine ni leurs différences. La principale cause qui les distingue est locale, elle vient des climats où elles naissent et de la manière dont elles se forment, c'est à cette cause qu'il faut remonter pour concevoir la différence générale et caractéristique qu'on remarque entre les langues du midi et celles du nord. Le grand défaut des Européens est de philosopher toujours sur les origines des choses d'après ce qui se passe autour d'eux. Ils ne manquent point de nous montrer les premiers hommes habitants une terre ingrate et rude, mourant de froid et de faim, empressés à se faire un couvert et des habits; ils ne voient par tout que la neige et les glaces de l'Europe ; sans songer que l'espèce humaine ainsi que toutes les autres a pris naissance dans les pays chauds et que sur les deux tiers du globe l'hiver est à peine connu. Quand on veut étudier les hommes il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l'homme il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d'abord observer les différences pour découvrir les propriétés.
Les genre humain né dans les pays chauds s'étend de là dans les pays froids ; c'est dans ceux-ci qu'il se multiplie et reflue ensuite dans les pays chauds. De cette action et réaction viennent les révolutions de la terre et l'agitation continuelle de ses habitants. Tâchons de suivre dans nos recherches l'ordre même de la nature. J'entre dans une longue digression sur un sujet si rebattu qu'il en est trivial, mais auquel il faut toujours revenir malgré qu'on en ait pour trouver l'origine des institutions humaines.

CHAPITRE IX
Formation des langues méridionales

Dans les premiers temps* les hommes épars sur la face de la terre n'avaient de société que celle de la famille, de lois que celles de la nature, de langue que le geste et quelques sons inarticulés**. Ils n'étaient liés par aucune idée de fraternité commune, et n'ayant aucun arbitre que la force ils se croyaient ennemis les uns des autres. C'étaient leur faiblesse et leur ignorance qui leur donnaient cette opinion. Ne connaissant rien ils craignaient tout, ils attaquaient pour se défendre. Un homme abandonné seul sur la face de la terre à la merci du genre humain devait être un animal féroce. Il était prêt à faire aux autres tout le mal qu'il craignait d'eux. La crainte et la faiblesse sont les sources de la cruauté.
*J'appelle les premiers temps ceux de la dispersion des hommes, à quelque âge du genre humain qu'on veuille en fixer l'époque.
**Les véritables langues n'ont point une origine domestique, il n'y a qu'une convention plus générale et plus durable qui les puisse établir. Les sauvages de l'Amérique ne parlent presque jamais que hors de chez eux ; chacun garde le silence dans sa cabane, il parle par signes à sa famille, et ces signes sont peu fréquents parce qu'un sauvage est moins inquiet, moins impatient qu'un Européen, qu'il n'a pas tant de besoins et qu'il prend soin d'y pourvoir lui-même.
Les affections sociales ne se développent en nous qu'avec nos lumières. La pitié, bien que naturelle au coeur de l'homme resterait éternellement inactive sans l'imagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié? En nous transportant hors de nous-mêmes ; en nous identifiant avec l'être souffrant. Nous ne souffrons qu'autant que nous jugeons qu'il souffre ; ce n'est pas dans nous c'est dans lui que nous souffrons. Qu'on songe combien ce transport suppose de connaissances acquises! Comment imaginerais-je des maux dont je n'ai nulle idée? Comment souffrirais-je en voyant souffrir un autre si je ne sais pas même qu'il souffre, si j'ignore ce qu'il y a de commun entre lui et moi? Celui qui n'a jamais réfléchi ne peut être ni clément ni juste ni pitoyable : il ne peut pas non plus être méchant et vindicatif. Celui qui n'imagine rien ne sent que lui-même ; il est seul au milieu du genre humain.
La réflexion naît des idées comparées, et c'est la pluralité des idées qui porte à les comparer. Celui qui ne voit qu'un seul objet n'a point de comparaison à faire. Celui qui n'en voit qu'un petit nombre et toujours les mêmes dès son enfance ne les compare point encore, parce que l'habitude de les voir lui ôte l'attention nécessaire pour les examiner : mais à mesure qu'un objet nouveau nous frappe nous voulons le connaître, dans ceux qui nous sont connus nous lui cherchons des rapports ; c'est ainsi que nous apprenons à considérer ce qui est sous nous yeux, et que ce qui nous est étranger nous porte à l'examen de ce qui nous touche.
Appliquez ces idées aux premiers hommes, vous verrez la raison de leur barbarie. N'ayant jamais rien vu que ce qui était autour d'eux, cela même ils ne le connaissaient pas ; ils ne se connaissaient pas eux-mêmes. Ils avaient l'idée d'un père, d'un fils, d'un frère, et non pas d'un homme. Leur cabane contenait tous leurs semblables ; un étranger, une bête, un monstre étaient pour eux la même chose : hors eux et leur famille, l'univers entier ne leur était rien.
Delà les contradictions apparentes qu'on voit entre les pères des nations : tant de naturel et tant d'inhumanité, des moeurs si féroces et des coeurs si tendres, tant d'amour pour leur famille et d'aversion pour leur espèce. Tous leurs sentiments concentrés entre leur proches en avaient plus d'énergie. Tout ce qu'ils connaissaient leur était cher. Ennemis du reste du monde qu'ils ne voyaient point et qu'ils ignoraient, ils ne haïssaient que ce qu'ils ne pouvaient connaître.
Ces temps de barbarie étaient le siècle d'or ; non parce que les hommes étaient unis, mais parce qu'ils étaient séparés. Chacun, dit-on, s'estimait le maître de tout ; cela peut être ; mais nul ne connaissait et ne désirait que ce qui était sous sa main : ses besoins loin de le rapprocher de ses semblables l'en éloignaient. Les hommes, si l'on veut, s'attaquaient dans la rencontre, mais ils se rencontraient rarement. Par tout régnait l'état de guerre, et tout la terre était en paix.
Les premiers hommes furent chasseurs ou bergers et non pas laboureurs ; les premiers biens furent des troupeaux et non pas des champs. Avant que la propriété de la terre fut partagée nul ne pensait à la cultiver. L'agriculture est un art qui demande des instruments; semer pour recueillir est une précaution qui demande de la prévoyance. L'homme en société cherche à s'étendre, l'homme isolé se resserre. Hors de la portée où son oeil peut voir et où son bras peut atteindre il n'y a plus pour lui ni droit ni propriété. Quand le Cyclope a roulé la pierre à l'entrée de sa caverne ses troupeaux et lui sont en sûreté. Mais qui garderait les moissons de celui pour qui les lois ne veillent pas?
On me dira que Caïn fut laboureur et que Nöé planta la vigne. Pourquoi non? Ils étaient seuls, qu'avaient-ils à craindre? D'ailleurs ceci ne fait rien contre moi ; j'ai dit ce-devant ce que j'entendais par les premiers temps. En devenant fugitif Caïn fut bien forcé d'abandonner l'agriculture ; la vie errante des descendants de Nöé dut aussi la leur faire oublier ; il fallut peupler la terre avant de la cultiver ; ces deux choses se font mal ensemble. Durant la première dispersion du genre humain, jusqu'à ce que la famille fût arrêtée et que l'homme eut une habitation fixe il n'y eut plus d'agriculture. Les peuples qui ne se fixent point ne sauraient cultiver la terre ; tels furent autrefois les Nomades, tels furent les Arabes vivant sous des tentes, les Scithes dans leurs chariots, tels sont encore aujourd'hui les Tartares errants, et les sauvages de l'Amérique.
Généralement chez tous les peuples dont l'origine nous est connue on trouve les premiers barbares voraces et carnassiers plutôt qu'agriculteurs et granivores. Les Grecs nomment le premier qui leur apprit à labourer la terre, et il paraît qu'ils ne connurent cet art que fort tard : mais quand ils ajoutent qu'avant Triptoléme ils ne vivaient que de gland, ils disent une chose sans vraisemblance et que leur propre histoire dément; car ils mangeaient de la chair avant Triptoléme, puis qu'il leur défendit d'en manger. On ne voit pas, au reste, qu'ils aient tenu grand compte de cette défense.
Dans les festins d'Homère on tue un boeuf pour régaler ses hôtes, comme on tuerait de nos jours un cochon de lait. En lisant qu'Abraham servit un veau à trois personnes, qu'Eumée fit rôtir deux chevreaux pour le dîner d'Ulisse, et qu'autant en fit Rebecca pour celui de son mari, on peut juger quels terribles dévoreurs de viande étaient les hommes de ces temps-là. Pour concevoir les repas des anciens on n'a qu'à voir encore aujourd'hui ceux des sauvages ; j'ai failli dire ceux des Anglais.
Le premier gâteau qui fut mangé fut la communion du genre humain. Quand les hommes commencèrent à ses fixer ils défrichaient quelque peu de terre autour de leur cabane, c'était un jardin plutôt qu'un champ. Le peu de grain qu'on recueillait se broyait entre deux pierres, on en faisait quelques gâteaux qu'on cuisait sous la cendre ou sur la braise ou sur une pierre ardente, et dont on ne mangeait que dans les festins. Cet antique usage qui fut consacré chez les Juifs par la pâque se conserve encore aujourd'hui dans la Perse et dans les Indes. On n'y mange que des pains sans levain, et ces pains en feuilles minces se cuisent et se consomment à chaque repas. On ne s'est avisé de faire fermenter le pain que quand il en a fallu davantage, car la fermentation se fait mal sur une petite quantité.
Je sais qu'on trouve déjà l'agriculture en grand dès le temps des patriarches. LE voisinage de l'Egypte avait dû la porter de bonne heure en Palestine. Le livre de Job, le plus ancien, peut-être, de tous les livres qui existent, parle de la culture des champs, il compte cinq cent paires de boeufs parmi les richesses de Job ; ce mot de paires montre ces boeufs accouplés pour le travail ; il est dit positivement que ces boeufs labouraient quand les Sabéens les enlevèrent, et l'on peut juger quelle étendue de pays devaient labourer cinq cents paires de boeufs.
Tout cela est vrai ; mais ne confondons point les temps. L'âge patriarcal que nous connaissons est bien loin du premier âge. L'Ecriture compte dix générations de l'un à l'autre dans ces siècles où les hommes vivaient longtemps. Qu'ont-ils fait durant ces dix générations? Nous n'en savons rien. Vivant épars et presque sans société à peine parlaient-ils, comment pouvaient-ils écrire, et dans l'uniformité de leur vie isolée quels événements nous auraient-ils transmis?
Adam parlait ; Nöé parlait ; soit. Adam avait été instruit par Dieu même. En se divisant les enfants de Nöé abandonnèrent l'agriculture, et la langue commune périt avec la première société. Cela serait arrivé quand il n'y aurait jamais eu de tour de babel. On a vu dans des îles désertes des solitaires oublier leur propre langue : Rarement après plusieurs générations des hommes hors de leur pays conservent leur premier langage, même ayant des travaux communs et vivant entre eux en société.
Epars dans ce vaste désert du monde, les hommes retombèrent dans la stupide barbarie où ils se seraient trouvés s'ils étaient nés de la terre. En suivant ces idées si naturelles il est aisé de concilier l'autorité de l'Ecriture avec les monuments antiques, et l'on n'est pas réduit à traiter de fables des traditions aussi anciennes que les peuples qui nous les ont transmises.
Dans cet état d'abrutissement il fallait vivre. Les plus actifs, les plus robustes, ceux qui allaient toujours en avant ne pouvaient vivre que de fruits et de chasse ; ils devinrent donc chasseurs, violents, sanguinaires, puis avec le temps guerriers, conquérants, usurpateurs. L'histoire a souillé ses monuments des crimes de ces premiers Rois ; la guerre et les conquêtes ne sont que des chasses d'hommes. Après les avoir conquis il ne leur manquait que de les dévorer. C'Est ce que leurs successeurs ont appris à faire.
Le plus grand nombre, moins actif et plus paisible, s'arrêta le plutôt qu'il pût, assembla du bétail, l'apprivoisa, le rendit docile à la vois de l'homme, pour s'en nourrir apprit à le garder, à le multiplier ; et ainsi commença la vie pastorale.
L'industrie humaine s'étend avec les besoins qui la font naître. Des trois manières de vivre possibles à l'homme, savoir la chasse, le soin des troupeaux et l'agriculture, la première exerce le corps à la force, à l'adresse, à la course, l'âme au courage, à la ruse, elle endurcit l'homme et le rend féroce. Le pays des chasseurs n'est pas longtemps celui de la chasse*, il faut poursuivre au loin le gibier, delà l'équitation. Il faut atteindre le même gibier qui fuit, delà les armes légères, la fronde, la flèche, le javelot. L'art pastoral, père du repos et des passions oiseuses est celui qui se suffit le plus à lui même. Il fournit à l'homme presque sans peine la vie et le vêtement ; il lui fournit même sa demeure; les tentes des premiers bergers étaient faites de peaux de bêtes : le toit de l'arche et du tabernacle de Moïse n'était pas d'une autre étoffe. A l'égard de l'agriculture, plus lente à naître elle tient à tous les arts ; elle amène la propriété, le gouvernement, les lois, et par degrés la misère et les crimes, inséparables pour notre espèce de la science du bien et du mal. Aussi les Grecs ne regardaient-ils pas seulement Triptolème comme l'inventeur d'un art utile, mais comme un instituteur et un sage duquel ils tenaient leur première discipline et leurs premières lois. Au contraire, Moïse semble porter un jugement d'improbation sur l'agriculture en lui donnant un méchant pour inventeur et faisant rejeter de Dieu ses offrandes : on dirait que le premier laboureur annonçait dans son caractère les mauvais effets de son art. L'auteur de la Genèse avait vu plus loin qu'Hérodote.
*Le métier de chasseur n'est point favorable à la population. Cette observation qu'on a faite quand les Isles de St. Domingue et de la Tortue étaient habitées par des boucaniers, se confirme par l'état de l'Amérique septentrionale. On ne voit point que les pères d'aucune nation nombreuse aient été chasseurs par état ; ils ont tous été agriculteurs ou bergers. La chasse doit donc moins être considérée ici comme ressource de subsistance que comme un accessoire de l'état pastoral.
A la division précédente se rapportent les trois états de l'homme considéré par rapport à la société. Le sauvage est chasseur, le barbare est berger, l'homme civil est laboureur.
Soit donc qu'on recherche l'origine des arts soit qu'on observe les premières moeurs on voit que tout se rapporte dans son principe aux moyens de pourvoir à la subsistance, et quant à ceux de ces moyens qui rassemblent les hommes, ils sont déterminés par le climat et par la nature du sol. C'est donc aussi par les mêmes causes qu'il faut expliquer la diversité des langues et l'opposition de leurs caractères.
Les climats doux, les pays gras et fertiles ont été les premiers peuplés et les derniers où les nations se sont formées, parce que les hommes s'y pouvaient passer plus aisément les uns des autres, et que les besoins qui font naître la société s'y sont fait sentir plus tard.
Supposez un printemps perpétuel sur la terre ; supposez partout de l'eau, du bétail, des pâturages ; supposez les hommes sortant des mains de la nature une fois dispersés parmi tout cela : je n'imagine pas comment ils auraient jamais renoncé à leur liberté primitive et quitté la vie isolée et pastorale si convenable à leur indolence naturelle*, pour s'imposer sans nécessité l'esclavage, les travaux, les misères inséparables de l'état social.
*Il est inconcevable à quel point l'homme est naturellement paresseux. On dirait qu'il ne vit que pour dormir, végéter, rester immobile ; à peine peut-il se résoudre à se donner les mouvements nécessaires pour s'empêcher de mourir de faim. Rien ne maintient tant les sauvages dans l'amour de leur état que cette délicieuse indolence. Les passions que rendent l'homme inquiet, prévoyant, actif, ne naissent que dans la société. Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l'homme après celle de se conserver. Si l'on y regardait bien, l'on verrait que même parmi nous c'est pour parvenir au repos que chacun travaille : c'est encore la paresse qui nous rend laborieux.
Celui qui voulut que l'homme fut sociable toucha du doigt l'axe du globe et l'inclina sur l'axe de l'univers. A ce léger mouvement je vois changer la face de la terre et décider la vocation du genre humain : j'entends au loin les cris de joie d'une multitude insensée ; je vois édifier les palais et les villes ; je vois naître les arts, les lois, le commerce ; je vois les peuples se former, s'étendre, se dissoudre, se succéder comme les flots de la mer : je vois les hommes rassemblés sur quelques points de leur demeure pour s'y dévorer mutuellement, faire un affreux désert du reste du monde ; digne monument de l'union sociale et de l'utilité des arts.
La terre nourrit les hommes, mais quand les premiers besoins les ont dispersés d'autres besoins les rassemblent, et c'est alors seulement qu'ils parlent et qu'ils font parler d'eux. Pour ne pas me trouver en contradiction avec moi-même il faut me laisser le temps de m'expliquer.
Si l'on cherche en quels lieux sont nés les pères du genre humain, d'où sortirent les premières colonies, d'où vinrent les premières émigrations, vous ne nommerez pas les heureux climats de l'Asie mineure ni de la Sicile, ni de l'Affrique, pas même de l'Egypte ; vous nommerez les sables de la Caldée, les rochers de la Phénicie. Vous trouverez la même chose dans tous les temps. La Chine a beau se peupler de Chinois, elle se peuple aussi de Tartares ; les Scithes ont inondé l'Europe et l'Asie ; les montagnes de Suisse versent actuellement dans nos régions fertiles une colonie perpétuelle qui promet de ne point tarir.
Il est naturel, dit-on, que les habitants d'un pays ingrat le quittent pour en occuper un meilleur. Fort bien ; mais pourquoi ce meilleur pays, au lieu de fourmiller de ses propres habitants fait-il place à d'autres? Pour sortir d'un pays ingrat il y faut être. Pourquoi donc tant d'hommes y naissent-ils par préférence? On croirait que les pays ingrats ne devraient se peupler que de l'excédent des pays fertiles, et nous voyons que c'est le contraire. La plupart des peuples latins se disaient aborigénes*, tandis que la grande Grèce beaucoup plus fertile n'était peuplée que d'étrangers. Tous les peuples grecs avouaient tirer leur origine de diverses colonies, hors celui dont le sol était le plus mauvais savoir le peuple attique lequel se disait Autochtone ou né de lui-même. Enfin sans percer la nuit des temps les siècles modernes offrent une observation décisive ; car quel climat au monde est plus triste que celui qu'on nomma la fabrique du genre humain?
*Ces noms d'Autochtones et d'Aborigénes signifient seulement que les premiers habitants du pays étaient des sauvages sans sociétés, sans lois, sans traditions, et qu'ils peuplèrent avant de parler.
Les associations d'hommes sont en grande partie l'ouvrage des accidents de la nature ; les déluges particuliers, les mers extravasées, les éruptions des volcans, les grands tremblements de terre, les incendies allumés par la foudre et qui détruisaient les forêts, tout ce qui dût ensuite les rassembler pour réparer en commun les pertes communes. Les traditions des malheurs de la terre si fréquentes dans les anciens temps montrent de quels instruments se servit la providence pour forcer les humains à se rapprocher. Depuis que les sociétés sont établies ces grands accidents ont cessé et sont devenus plus rares ; il semble que cela doit encore être ; les mêmes malheurs qui rassemblèrent les hommes épars disperseraient ceux qui sont réunis.
Les révolutions des saisons sont une autre cause plus générale et plus permanente qui dut produire le même effet dans les climats exposés à cette variété. Forcés de s'approvisionner pour l'hiver voilà les habitants dans le cas de s'entre-aider, les voilà contraints d'établir entre eux quelque sorte de convention. Quand les courses deviennent impossibles et que la rigueur du froid les arrête, l'ennui les lie autant que le besoin. Les Lapons ensevelis dans leurs glaces, les Esquimaux les plus sauvage de tous les peuples se rassemblent l'hiver dans leurs cavernes et l'été ne se connaissent plus. Augmentez d'un degré leur développement et leurs lumières, les voilà réunis pour toujours.
L'estomac ni les intestins de l'homme ne sont pas faits pour digérer la chair crue ; en général son goût ne la supporte pas. A l'exception peut-être des seuls Esquimaux dont je viens de parler, les sauvages mêmes grillent leurs viandes. A l'usage du feu, nécessaire pour les cuire se joint le plaisir qu'il donne à la vue et sa chaleur agréable au corps. L'aspect de la flamme qui fait fuir les animaux attire l'homme*. On se rassemble autour d'un foyer commun, on y fait des festins, on y danse ; les doux liens de l'habitude y rapprochent insensiblement l'homme de ses semblables, et sur ce foyer rustique brûle le feu sacré qui porte au fond des coeurs le premier sentiment de l'humanité.
*Le feu fait grand plaisir aux animaux ainsi qu'à l'homme, lorsqu'ils sont accoutumés à sa vue et qu'ils ont senti sa douce chaleur. Souvent même il ne leur serait guère moins utile qu'à nous, au moins pour réchauffer leurs petits. Cependant on n'a jamais ouï dire qu'aucune bête ni sauvage ni domestique ait acquis assez d'industrie pour faire du feu même à notre exemple. Voilà donc ces êtres raisonneurs qui forment dit-on devant l'homme une société fugitive, dont cependant l'intelligence n'a jamais pu s'élever jusqu'à tirer d'un caillou des étincelles et les recueillir, ou conserver au moins quelques feux abandonnés! Par ma foi les philosophes se moquent de nous tout ouvertement. On voit bien par leurs écrits qu'en effet ils nous prennent pour des bêtes.
Dans les pays chauds, les sources et les rivières inégalement dispersées sont d'autres points de réunion d'autant plus nécessaires que les hommes peuvent moins se passer d'eau que de feu. Les barbares surtout qui vivent de leurs troupeaux ont besoin d'abreuvoirs communs, et l'histoire des plus anciens temps nous apprend qu'en effet c'est là que commencèrent et leurs traités et leurs querelles**. La facilité des eaux peut retarder la société des habitants dans les lieux bien arrosés. Au contraire dans les lieux arides il fallut concourir à creuser des puits, à tirer des canaux pour abreuver le bétail. On y voit les hommes associés de temps presque immémorial, car il fallait que le pays restât désert ou que le travail humain le rendit habitable. Mais le penchant que nous avons à tout rapporter à nos usages rend sur ceci quelques réflexions nécessaires.
**Voyez l'exemple de l'un et de l'autre au chapitre 21 de la Genèse entre Abraham et Abimelec au sujet du puits du serment.
Le premier état de la terre différait beaucoup de celui où elle est aujourd'hui qu'on la voit parée ou défigurée par la main des hommes. Le chaos que les poètes ont feint dans les éléments régnait dans ses productions. Dans ces temps reculés où les révolutions étaient fréquentes, ou mille accidents changeaient la nature du sol et les aspects du terrain, tout croissait confusément, arbres, légumes, arbrisseaux, herbages ; nulle espèce n'avait le temps de s'emparer du terrain qui lui convenait le mieux et d'y étouffer les autres ; elles se séparaient lentement, peu à peu, et puis un bouleversement survenait qui confondait tout.
Il y a un tel rapport entre les besoins de l'homme et les productions de la terre qu'il suffit qu'elle soit peuplée, et tout subsiste ; mais avant que les hommes réunis misent par leurs travaux communs une balance entre ses productions, il fallait pour qu'elles subsistassent toutes que la nature se chargeât seule de l'équilibre que la main des hommes conserve aujourd'hui ; elle maintenait ou rétablissait cet équilibre par des révolutions comme ils le maintiennent ou rétablissent par leur inconstance. La guerre qui ne régnait pas encore entre eux semblait régner entre les éléments ; les hommes ne brûlaient point de villes, ne creusaient point de mines, n'abattaient point d'arbres ; mais la nature allumait des volcans, excitaient des tremblements de terre, le feu du ciel consumait des forêts. Un coup de foudre, un déluge, une exhalaison faisaient alors en peu d'heures ce que cent mille bras d'hommes font aujourd'hui dans un siècle. Sans cela je ne vois pas comment le système eut pu subsister et l'équilibre se maintenir. Dans les deux règnes organisés les grandes espèces eussent à la longue absorbé les petites*. Toute la terre n'eut bientôt été couverte que d'arbres et de bêtes féroces ; à la fin tout eut péri.
*On prétend que par une sorte d'action et de réaction naturelle les diverses espèces du règne animal se maintiendraient d'elles-mêmes dans un balancement perpétuel qui leur tiendrait lieu d'équilibre. Quand l'espèce dévorante se sera, dit-on, trop multipliée aux dépends de l'espèce dévorée, alors ne trouvant plus de subsistance il faudra que la première diminue et laisse à la seconde le temps de se repeupler ; jusqu'à ce que, fournissant de nouveau une subsistance abondante à l'autre, celle-ci diminue encore tandis que l'espèce dévorante se repeuple de nouveau. Mais une telle oscillation ne me parait point vraisemblable : car dans ce système il faut qu'il y ait un temps où l'espèce qui sert de proie augmente et où celle qui s'en nourrit diminue ; ce qui me semble contre toute raison.
Les eaux auraient perdu peu à peu la circulation qui vivifie la terre. Les montagnes se dégradent et s'abaissent, les fleuves charrient, la mer se comble et s'étend, tout tend insensiblement au niveau ; la main des hommes retient cette pente et retarde ce progrès ; sans eux il serait plus rapide, et la terre serait peut-être déjà sous les eaux. Avant le travail humain les sources mal distribuées se répandaient plus inégalement, fertilisaient moins la terre, en abruvaient plus difficilement les habitants. Les rivières étaient souvent inaccessibles, leurs bords escarpés ou marécageux : l'art humain ne les retenant point dans leurs lits elles en sortaient fréquemment, s'extravasaient à droite ou à gauche, changeaient leur directions et leurs cours, se partageaient en diverses branches ; tantôt on les trouvait à sec ; tantôt des sables mouvements en défendaient l'approche ; elles étaient comme n'existant pas, et l'on mourait de soif au milieu des eaux.
Combien de pays arides ne sont habitables que par les saignées et par les canaux que les hommes ont tiré des fleuves. La Perse presque entière ne subsiste que par cet artifice : la Chine fourmille de peuple à l'aide de ses nombreux canaux : sans ceux des Pays-bas ils seraient inondés par les fleuves, comme ils le seraient par la mer sans leurs digues : l'Egypte, le plus fertile pays de la terre, n'est habitable que par le travail humain. Dans les grandes planes dépourvues de rivières et dont le sol n'a pas assez de pente on n'a d'autre ressource que les puits. Si donc les premiers peuples dont il soit fait mention dans l'histoire n'habitaient pas dans des pays gras ou sur de faciles rivages, ce n'est pas que ces climats heureux fussent déserts, mais c'est que leurs nombreux habitants pouvant se passer les unes des autres vécurent plus longtemps isolés dans leurs familles et sans communication. Mais dans les lieux arides où l'on ne pouvait avoir de l'eau que par des puits, il fallut bien se réunir pour les creuser ou du moins s'accorder pour leur usage. Telle dut être l'origine des sociétés et des langues dans les pays chauds.
Là se formèrent les premiers liens des familles ; là furent les premiers rendez-vous des deux sexes. Les jeunes filles venaient chercher de l'eau pour le ménage, les jeunes hommes venaient abruver leurs troupeaux. Là des yeux accoutumés aux mêmes objets dès l'enfance commensèrent d'en voir de plus doux. Le coeur s'émut à ces nouveaux objets, un attrait inconnu le rendit moins sauvage, il sentit le plaisir de n'être pas seul. L'eau devint insensiblement plus nécessaire, le bétail eut soif plus souvent ; on arrivait en hâte et l'on partait à regret. Dans cet âge heureux où rien ne marquait les heures, rien n'obligeait à les compter ; le temps n'avait d'autre mesure que l'amusement et l'ennui. Sous de vieux chênes vainqueurs des ans une ardente jeunesse oubliait par degrés sa férocité, on s'apprivoisait peu à peu les uns avec les autres ; en s'efforçant de se faire entendre on apprit à s'expliquer. Là se firent les premières fêtes, les pieds bondissaient de joie, le geste empressé ne suffisait plus, la voix l'accompagnait d'accents passionnés, le plaisir et le désir confondus ensemble se faisaient sentir à la fois. Là fut enfin le vrai berceau des peuples, et du pur cristal des fontaines sortirent les premiers feux de l'amour.
Quoi donc! avant ce temps les hommes naissaient-ils de la terre? Les générations se succédaient-elles sans que les deux sexes fussent unis et sans que personne s'entendit? Non, il y avait des familles, mais il n'y a fait point de nations ; il y avait des langues domestiques, mais il n'y avait point de langues populaires ; il y avait des mariages, mais il n'y avait point d'amour. Chaque famille se suffisait à elle-même et se perpétuait par son seul sang. Les enfants nés des mêmes parents croissaient ensemble et trouvaient peu à peu des manières de s'expliquer entre eux ; les sexes se distinguaient avec l'âge, le penchant naturel suffisait pour les unir, l'instinct tenait lieu de passion, l'habitude tenait lieu de préférence, on devenait maris et femmes sans avoir cessé d'être frère et soeur*. Il n'y avait là rien d'assez animé pour dénouer la langue, rien qui put arracher assez fréquemment les accents des passions ardentes pour les tourner en institutions, et l'on en peut dire autant des besoins rares et peu pressants qui pouvaient porter quelques hommes à concourir à des travaux communs : l'un commençait le bassin de la fontaine, et l'autre l'achevait ensuite, souvent sans avoir eu besoin du moindre accord et quelquefois même sans s'être vus. En un mot, dans les climats doux, dans les terrains fertiles il fallut toute la vivacité des passions agréables pour commencer à faire parler les habitants. Les premières langues, filles du plaisir et non du besoin, portèrent longtemps l'enseigne de leur père ; leur accent séducteur ne s'effaça qu'avec les sentiments qui les avaient fait naître, lorsque de nouveaux besoins introduits parmi les hommes forcèrent chacun de ne songer qu'à lui-même et de retirer son coeur au dedans de lui.
*Il fallut bien que les premiers hommes épousassent leurs soeurs. Dans la simplicité des premières moeurs cet usage se perpétua sans inconvénient tant que les familles restèrent isolées et même après la réunion des plus anciens peuples ; mais la loi qui l'abolit n'en est pas moins sacrée pour être d'institution humaine. Ceux qui ne la regardent que par la liaison qu'elle forme entre les familles n'en voient pas le côté le plus important. Dans la familiarité que le commerce domestique établit nécessairement entre les deux sexes, du moment qu'une si sainte loi cesserait de parler au coeur et d'en imposer aux sens, il n'y aurait plus d'honnêteté parmi les hommes et les plus effroyables moeurs causeraient bientôt la destruction du genre humain.

CHAPITRE X
Formation des langues du nord

A la longue tous les hommes deviennent semblables, mais l'ordre de leur progrès est différent. Dans les climats méridionaux où la nature est prodigue les besoins naissent des passions, dans les pays froids où elle est avare les passions naissent des besoins, et les langues, tristes filles de la nécessité se sentent de leur dure origine.
Quoique l'homme s'accoutume aux intempéries de l'air, au froid, au malaise, même à la faim, il y a pourtant un point où la nature succombe. En proie à ces cruelles épreuves tout ce qui est débile périt ; tout le reste se renforce, et il n'y a point de milieu entre la vigueur et la mort. Voilà d'où vient que les peuples septentrionaux sont si robustes ; ce n'est pas d'abord le climat qui les a rendus tels, mais il n'a souffert que ceux qui l'étaient, et il n'est pas étonnant que les enfants gardent la bonne constitution de leur pères.
On voit déjà que les hommes, plus robustes, doivent avoir des organes moins délicats, leurs voix doivent être plus âpres et plus fortes. D'ailleurs quelle différence entre des inflexions touchantes qui viennent des mouvements de l'âme aux cris qu'arrachent les besoins physiques? Dans ces affreux climats où tout est mort durant neuf mois de l'année, où le soleil n'échauffe l'air quelques semaines que pour apprendre aux habitants de quels biens ils sont privés et prolonger leur misère, dans ces lieux où la terre ne donne rien qu'à force de travail et où la source de la vie semble être plus dans les bras que dans le coeur, les hommes, sans cesse occupés à pourvoir à leur subsistance songeaient à peine à des liens plus doux, tout se bornait à l'impulsion physique, l'occasion faisait le choix, la facilité faisait la préférence. L'oisiveté qui nourrit les passions fit place au travail qui les réprime. Avant de songer à vivre heureux, il fallait songer à vivre. Le besoin mutuel unissant les hommes bien mieux que le sentiment n'aurait fait, la société ne se forma que par l'industrie, le continuel danger de périr ne permettait pas de se borner à la langue du geste, et le premier mot ne fut pas chez eux, aimez-moi, mais aidez-moi.
Ces deux termes, quoiqu'assez semblables, se prononcent d'un ton bien différent. On n'avait rien à faire sentir, on avait tout à faire entendre ; il ne s'agissait donc pas d'énergie mais de clarté. A l'accent que le coeur ne fournissait pas, on substitua des articulations fortes et sensibles, et s'il y eut dans la forme du langage quelque impression naturelle, cette impression contribuait encore à sa dureté.
En effet, les hommes septentrionaux ne sont pas sans passions, mais ils en ont d'une autre espèce. Celles des pays chauds sont des passions voluptueuses qui tiennent à l'amour et à la mollesse. La nature fait tant pour les habitants qu'ils n'ont presque rien à faire. Pourvû qu'un Asiatique ait des femmes et du repos il est content. Mais dans le Nord où les habitant consomment beaucoup sur un sol ingrat, des hommes soumis à tant de besoins sont faciles à irriter ; tout ce qu'on fait autour d'eux les inquiète : comme ils ne subsistent qu'avec peine, plus ils sont pauvres, plus ils tiennent au peu qu'ils ont ; les approcher c'est attenter à leur vie. Delà leur vient ce tempérament irascible si prompt à se tourner en fureur contre tout ce qui les blesse. Ainsi leurs voix les plus naturelles sont celles de la colère et des menaces, et ces voix s'accompagnent toujours d'articulations fortes qui les rendent dures et bruyantes.

CHAPITRE XI
Réflexions sur ces différences

Voilà selon mon opinion les causes physiques les plus générales de la différence caractéristique des primitives langues. celles du midi durent être vives, sonores, accentuées, éloquentes, et souvent obscures à force articulées, criardes, monotones, claires à force de mots plutôt que par une bonne construction. Les langues modernes cent fois mêlées et refondues gardent encore quelque chose de ces différences. Le français, l'anglais, l'allemand sont le langage privé des hommes qui s'entre-aident, qui raisonnent entre eux de sang-froid, ou de gens emportés qui se fâchent ; mais les ministres des Dieux annonçant les mystères sacrés, les sages donnant des lois aux peuples, les chefs entraînant la multitude doivent parler arabe ou persan*. Nos langues valent mieux écrites que parlées, et l'on nous lit avec plus de plaisir qu'on ne nous écoute. Au contraire les langues orientales écrites perdent leur vie et leur chaleur. Les sens n'est qu'à moitié dans les mots, toute sa force est dans les accents. Juger du génie des orientaux par leurs livres, c'est vouloir peindre un homme sur son cadavre.
*Le turc est une langue septentrionale.
Pour bien apprécier les actions des hommes, il les faut prendre dans tous leurs rapports et c'est ce qu'on ne nous apprend point à faire. Quand nous nous mettons à la place des autres nous nous y mettons toujours tels que nous sommes modifiés, non tels qu'ils doivent l'être, et quand nous pensons les juger sur la raison, nous ne faisons que comparer leurs préjugés aux nôtres. Tel pour savoir lire un peu d'arabe sourit en feuilletant l'Alcoran, qui, s'il eut entendu Mahomet l'annoncer en personne dans cette langue éloquente et cadencée, avec cette voix sonore et persuasive qui séduisait l'oreille avant le coeur, et sans cesse animant ses sentences de l'ardent de l'enthousiasme, se fut prosterné contre terre en criant, grand prophète, envoyé de Dieu, menez-nous à la gloire, au martyre ; nous voulons vaincre ou mourir pour vous. Le fanatisme nous paraît toujours risible, parce qu'il n'a point de voix parmi nous pour se faire entendre. Nos fanatiques même ne sont pas de vrais fanatiques, ce ne sont que des fripons ou des foux. Nos langues, au lieu d'inflexions pour des inspirés n'ont que des cris pour des possédés du diable.

CHAPITRE XII
Origine de la musique

Avec les premières voix se formèrent les premières articulations ou les premiers sons, selon le genre de la passion qui dictait les uns ou les autres. La colère arrache des cris menaçants que la langue et le palais articulent ; mais la voix de la tendresse est plus douce, c'est la glotte qui la modifie, et cette voix devient un son. Seulement les accents en sont plus fréquents ou plus rares, les inflexions plus ou moins aigues selon le sentiment qui s'y joint. Ainsi la cadence et les sons naissent avec les syllabes, la passion fait parler tous les organes, et pare la voix de tout leur éclat ; ainsi les vers, les chants, la parole ont une origine commune. Autour des fontaines dont j'ai parlé les premiers discours furent les premières chansons ; les retours périodiques et mesurés du rythme, les inflexions mélodieuses des accents firent naître la poésie et la musique avec la langue, ou plutôt tout cela n'était que la langue même pour ces heureux climats et ces heureux temps où les seuls besoins pressants qui demandaient le concours d'autrui étaient ceux que le coeur faisait naître.

Rapports

Les premières histoires, les premières harangues, les premières lois furent en vers ; la poésie fut trouvée avant la prose ; cela devait être, puisque les passions parlèrent avant la raison. Il en fut de même de la musique ; il n'y eut point d'abord d'autre musique que la mélodie, ni d'autre mélodie que le son varié de la parole, les accents formaient le chant, les quantités formaient la mesure, et l'on parlait autant par les sons et par le rythme que par les articulations et les voix. Dire et chanter était autrefois la même chose dit Strabon ; ce qui montre, ajoute-t-il, que la poésie est la source de l'éloquence*. Il fallait dire que l'une et l'autre eurent la même source et ne furent d'abord que la même chose. Sur la manière dont se lièrent les premières sociétés était-il étonnant qu'on mit en vers les premières histoires et qu'on chantât les premières lois? Etait-il étonnant que les premières grammairiens soumissent leur art à la musique et fussent à la fois professeurs de l'un et de l'autre**?
*Georg : L.I.
**Architas atque Aristoxenes etiam subjectam grammatiecen musicae putaverunt, et eosdem utriusque rei praeceptores fuisse ... Tum Eupolis apud quem Prodamus et musicen et literas docet. Et Maricas, qui est Hyperbolus, nihil se ex musicis scire nisi literas confitetur. Quintil. L. I.c.X.
Une langue qui n'a que des articulations et des voix n'a donc que la moitié de sa richesse ; elle rend des idées, il est vrai, mais pour rendre des sentiments, des images, il lui faut encore un rythme et des sons, c'est à dire une mélodie : voilà ce qu'avait la langue grecque, et ce qui manque à la nôtre.
Nous sommes toujours dans l'étonnement sur les effets prodigieux de l'éloquence, de la poésie et de la musique parmi les Grecs ; ces effets ne s'arrangent point dans nos têtes, parce que nous n'en éprouvons plus de pareils, et tout ce que nous pouvons gagner sur nous en les voyant si bien attestés est de faire semblant de les croire par complaisance pour nos savants***. Burette ayant traduit comme il put en notes de notre musique certains morceaux de musique grecque eut la simplicité de faire exécuter ces morceaux à l'Académie des Belles-lettres, et les académiciens eurent la patience de les écouter. J'admire cette expérience dans un pays dont la musique est indéchiffrable pour toute autres nation. Donnez un monologue d'opéra français à exécuter par tels musiciens étrangers qu'il vous plaira, je vous défie d'y rien reconnaître. Ce sont pourtant ces mêmes Français qui prétendaient juger la mélodie d'une Ode de Pindare mise en musique il y a deux milles ans!
***Sans doute il faut faire en toute chose déduction de l'exagération grecque, mais c'est aussi trop donner au préjugé moderne que de pousser ces déduction jusqu'à faire évanouir toutes les différences. <>, dit l'Abbé Terrasson, <> On ne peut nier que l'Abbé Terrasson n'eut quelquefois de la philosophie ; mais ce n'est sûrement pas dans ce passage qu'il en a montré.
J'ai lu qu'autrefois en Amérique les Indiens voyant l'effet étonnant des armes à feu ramassaient à terre des balles de mousquet ; puis les jetant avec la main en faisant un grand bruit de la bouche, ils étaient tout surpris de n'avoir tué personne. Nos orateurs, nos musiciens, nos savants ressemblent à ces Indiens. Le prodige n'est pas qu'avec notre musique nous ne fassions plus ce que faisaient les Grecs avec la leur, il serait, au contraire, qu'avec des instruments si différents on produisit les mêmes effets.

CHAPITRE XIII
De la mélodie

L'homme est modifié par ses sens, personne n'en doute ; mais faute de distinguer les modifications nous en confondons les causes ; nous donnons trop et trop peu d'empire aux sensations ; nous ne voyons pas que souvent elles ne nous affectent point seulement comme sensations mais comme signes ou images, et que leurs effets moraux ont aussi des causes morales. Comme les sentiments qu'excite en nous la peinture ne viennent point des couleurs, l'empire que la musique a sur nos âmes n'est point l'ouvrage des sons. De belles couleurs bien nuancées plaisent à la vue, mais ce plaisir est purement de sensation. C'est le dessein, c'est l'imitation qui donne à ces couleurs de la vie et de l'âme, ce sont les passions qu'elles expriment qui viennent émouvoir les nôtres, ce sont les objets qu'elles représentent qui viennent nous affecter. L'intérêt et le sentiment ne tiennent point aux couleurs ; les traits d'un tableau touchant nous touchent encore dans une estampe ; ôtez ces traits dans le tableau, les couleurs ne feront plus rien.
La mélodie fait précisément dans la musique ce que fait le dessein dans la peinture ; c'est elle qui marque les traits et les figures dont les accords et les sons ne sont que les couleurs ; mais dira-t-on la mélodie n'est qu'une succession de sons ; sans doute ; mais le dessein n'est aussi qu'un arrangement de couleurs. Un orateur se sert d'encre pour tracer ses écrits ; est-ce à dire que l'encre soit une liqueur fort éloquente?
Supposez un pays où l'on n'aurait aucune idée du dessein, mais où beaucoup de gens passant leur vie à combiner, mêler, nuer des couleurs croiraient exceller en peinture ; ces gens-là raisonneraient de la nôtre précisément comme nous raisonnons de la musique des Grecs. Quand on leur parlerait de l'émotion que nous causent de beaux tableaux et du charme de s'attendrir devant un sujet pathétique, leurs savants approfondiraient aussitôt la matière, compareraient leurs couleurs aux nôtres, examineraient si notre vert est plus tendre ou notre rouge plus éclatant ; ils chercheraient quels accords de couleurs peuvent faire pleurer, quels autres peuvent mettre en colère? Les Burettes de ce pays-là rassembleraient sur des guenilles quelques lambeaux défigurés de nos tableaux ; puis on se demanderait avec surprise ce qu'il y a de si merveilleux dans ce coloris?
Que si dans quelque nation voisine on commençait à former quelque trait, quelque ébauche de dessein, quelque figure encore imparfaite, tout cela passerait pour du barbouillage, pour une peinture capricieuse et baroque, et l'on s'en tiendrait, pour conserver le goût, à ce beau simple qui véritablement n'exprime rien, mais qui fait briller de belles nuances, de grandes plaques bien colorées, de longues dégradations de teintes sans aucun trait.
Enfin peut-être à force de progrès on viendrait à l'expérience du prisme. Aussitôt quelque artiste célèbre établirait là-dessus un beau système. Messieurs, leur dirait-il, pour bien philosopher il faut remonter aux causes physiques. Voilà la décomposition de la lumière, voilà toutes les couleurs primitives, voilà leurs rapports, leurs proportions, voilà les vrais principes du plaisir que vous fait la peinture. Tous ces mots mystérieux de dessein, de représentation, de figure sont une pure charlatanerie des peintures français, qui par leurs imitations pensent donner je ne sait quels mouvements à l'âme, tandis qu'on sait qu'il n'y a que des sensations. On vous dit des merveilles de leurs tableaux, mais voyez mes teintes.
Les peintres français, continuerait-il, ont peut-être observé l'arc-en-ciel ; ils ont pu recevoir de la nature quelque goût de nuance et quelque instinct de coloris. Moi, je vous ai montré les grands, les vrais principes de l'art. Que dis-je, de l'art? De tous les arts, Messieurs, de toutes les sciences. L'analyse des couleurs, le calcul des réfraction du prisme vous donnent les seuls rapports exacts qui soient dans la nature, la règle de tous les rapports. Or tout dans l'univers n'est que rapport. On sait donc tout quand on sait peindre, on sait tout quand on sait assortir des couleurs.
Que dirions-nous du peintre assez dépourvu de sentiment et de goût pour raisonner de la sorte et borner stupidement au physique de son art le plaisir que nous fait la peinture? Que dirions-nous du musicien qui, plein de préjugés semblables croirait voir dans la seule harmonie la source des grands effets de la musique? Nous enverrions le premier mettre en couleur des boiseries, et nous condamnerions l'autre à faire des opéra français.
Comme donc la peinture n'est pas l'art de combiner des couleurs d'une manière agréable à la vue, la musique n'est pas non plus l'art de combiner des sons d'une manière agréable à l'oreille. S'il n'y avait que cela, l'une et l'autre seraient au nombre des sciences naturelles et non pas des beaux arts. C'est l'imitation seule qui les élève à ce rang. Or qu'est-ce qui fait de la peinture un art d'imitation? C'est le dessein. Qu'est-ce qui de la musique en fait un autre? C'est la mélodie.

CHAPITRE XIIII
De l'harmonie

La beauté des sons est de la nature ; leur effet est purement physique, il résulte du concours des diverses particules d'air mises en mouvement par le corps sonore, et par toutes ses aliquotes, peut-être à l'infini ; le tout ensemble donne une sensation agréable : tous les hommes de l'univers prendront plaisir à écouter de beaux sons ; mais si ce plaisir n'est animé par des inflexions mélodieuses qui leur soient familières il ne sera point délicieux, il ne se changera point en volupté. Les plus beaux chants à notre gré toucheront toujours médiocrement une oreille qui n'y sera point accoutumée ; c'est une langue dont il faut avoir le dictionnaire.
L'harmonie proprement dite est dans un cas bien moins favorable encore. N'ayant que des beautés de convention ; elle ne flatte à nul égard les oreilles qui n'y sont pas exercées, il faut en avoir une longue habitude pour la sentir et pour la goûter. Les oreilles rustiques n'entendent que du bruit dans nos consonances. Quand les proportions naturelles sont altérées, il n'est pas étonnant que le plaisir naturel n'existe plus.
Un son porte avec lui tous ses sons harmoniques concomitants, dans les rapports de force et d'intervalle qu'ils doivent avoir entre eux pour donner la plus parfaites harmonie de ce même son. Ajoutez-y la tierce ou la quinte ou quelque autre consonance, vous ne l'ajoutez pas, vous la redoublez ; vous laissez le rapport d'intervalle, mais vous altérez celui de force : en renforçant une consonance et non pas les autres vous rompez la proportion : en voulant faire mieux que la nature vous faites plus mal. Vos oreilles et votre goût sont gâtés par un art malentendu. Naturellement il n'y a point d'autre harmonie que l'unisson.
M.Rameau prétend que les dessus d'une certaine simplicité suggèrent naturellement leurs basses et qu'un homme ayant l'oreille juste et non exercée entonnera naturellement cette basse. C'est là un préjugé de musicien, démenti par toute expérience. Non seulement celui qui n'aura jamais entendu ni basse ni harmonie ne trouvera de lui-même ni cette harmonie ni cette basse, mais même elles lui déplairont si on les lui fait entendre, et il aimera beaucoup mieux le simple unisson.
Quand on calculerait mille ans les rapports des sons et les lois de l'harmonie, comment fera-t-on jamais de cet art un art d'imitation, où est le principe de cette imitation prétendue, de quoi l'harmonie est-elle signe, et qu'y a-t-il de commun entre des accords et nos passions?
Qu'on fasse la même question sur la mélodie, la réponse vient d'elle-même, elle est d'avance dans l'esprit des lecteurs. La mélodie en imitant les inflexions de la voix exprime les plaintes, les cris de douleur ou de joie, les menaces, les gémissements ; tous les signes vocaux des passions sont de son ressort. Elle imite les accents des langues, et les tours affectés dans chaque idiome à certains mouvements de l'âme ; elle n'imite pas seulement, elle parle, et son langage inarticulé mais vif, ardent, passionné a cent fois plus d'énergie que la parole même. Voilà d'où naît la force des imitations musicales ; voilà d'où naît l'empire du chant sur les coeurs sensibles. L'harmonie y peut concourir en certains systèmes en liant la succession des sons par quelques lois de modulation, en rendant les intonations plus justes, en portant à l'oreille un témoignage assuré de cette justesse, en rapprochant et fixant à des intervalles consonants et liés des inflexions inappréciables. mais en donnant aussi des entraves à la mélodie elle lui ôte l'énergie et l'expression, elle efface l'accent passionné pour y substituer l'intervalle harmonique, elle assujettit à deux seuls modes des chants qui devraient en avoir autant qu'il y a de tons oratoires, elle efface et détruit des multitudes de sons ou d'intervalles qui n'entrent pas dans son système ; en un mot, elle sépare tellement le chant de la parole que ces deux langages se combattent, se contrarient, s'ôtent mutuellement tout caractère de vérité et ne se peuvent réunir sans absurdité dans un sujet pathétique. Delà vient que le peuple trouve toujours ridicule qu'on exprime en chant les passions fortes et sérieuses ; car il sait que dans nos langues ces passions n'ont pont d'inflexions musicales, et que les hommes du nord non plus que les cygnes ne meurent pas en chantant.
La seule harmonie est même insuffisante pour les expressions qui semblent dépendre uniquement d'elle : le tonnerre, le murmure des eaux, les vents, les orages sont mal rendus par de simples accords. Quoiqu'on fasse le seul bruit ne dit rien à l'esprit, il faut que les objets parlent pour se faire entendre, il faut toujours dans toute imitation qu'une espèce de discours supplée à la voix de la nature. Le musicien qui veut rendre du bruit par du bruit se trompe ; il ne connaît ni le faible ni le fort de son art ; il en juge sans goût, sans lumières ; apprenez-lui qu'il doit rendre du bruit par du chant, que s'il faisait croasser des grenouilles il faudrait qu'il les fit chanter ; car il ne suffit pas qu'il imite, il faut qu'il touche et qu'il plaise, sans quoi sa maussade imitation n'est rien, et ne donnant d'intérêt à personne, elle ne fait nulle impression.

CHAPITRE XV
Que nos plus vives sensations agissent souvent par des impressions morales

Tant qu'on ne voudra considérer les sons que par l'ébranlement qu'ils excitent dans nos nerfs, on n'aura point les vrais principes de la musique et de son pouvoir sur les coeurs. Les sons dans la mélodie n'agissent pas seulement sur nous comme sons, mais comme signes de nos affections, de nos sentiments ; c'est ainsi qu'ils excitent en nous les mouvements qu'ils expriment et dont nous y reconnaissons l'image. On aperçoit quelque chose de cet effet moral jusque dans les animaux. L'aboiement d'un chien en attire un autre. Si mon chat m'entend imiter un miaulement, à l'instant je le vois attentif, inquiet, agité. S'aperçoit-il que c'est moi qui contrefais la voix de son semblable, il se rassied et reste en repos. Pourquoi cette différence d'impression, puisqu'il n'y en a point dans l'ébranlement des fibres, et que lui-même y a d'abord été trompé?
Si le plus grand empire qu'ont sur nous nos sensations n'est pas dû à des causes morales, pourquoi donc sommes-nous si sensible à des impressions qui sont nulles pour des barbares? pourquoi nos plus touchantes musique ne sont-elles qu'un vain bruit à l'oreille d'un Caraïbe? Ses nerfs sont-ils d'une autre nature que les nôtres, pourquoi ne sont-ils pas ébranlés de même, ou pourquoi ces mêmes ébranlements affectent-ils tant les uns et si peu les autres?
On cite en preuve du pouvoir physique des sons la guérison des piqûres des Tarentules. Cet exemple prouve tout le contraire. Il ne faut ni des sons absolus ni les mêmes airs pour guérir tous ceux qui sont piqués de cet insecte, il faut à chacun d'eux des airs d'une mélodie qui lui soit connue et des phrases qu'il comprenne. Il faut à l'Italien des airs italiens, au Turc il faudrait des airs turcs. Chacun n'est affecté que des accents qui lui sont familiers ; ses nerfs ne s'y prêtent qu'autant que son esprit les y dispose : il faut qu'il entende la langue qu'on lui parle pour que ce qu'on lui dit puisse le mettre en mouvement. Les cantates de Bernier ont, dit-on, guéri de la fièvre un musicien français, elles l'auraient donnée à un musicien de toute autre nation.
Dans les autres sens et jusqu'au plus grossier de tous on peut observer les mêmes différences. Qu'un homme ayant la main posée et l'oeil fixé sur le même objet le croie successivement animé et inanimé, quoique les sens soient frappés de même, quel changement dans l'impression? La rondeur, la blancheur, la fermeté, la douce chaleur, la résistance élastique, le renflement successif, ne lui donnent plus qu'un toucher doux mais insipide, s'il ne croit sentir un coeur plein de vie palpiter et battre sous tout cela.
Je ne connais qu'un sens aux affections duquel rien de moral ne se mêle. C'est le goût. Aussi la gourmandise n'est-elle jamais le vice dominant que des gens qui ne sentent rien.
Que celui donc qui veut philosopher sur la force des sensations commence par écarter des impressions purement sensuelles les impressions intellectuelles et morales que nous recevons par la voie des sens, mais dont ils ne sont que les causes occasionnelles : qu'il évite l'erreur de donner aux objets sensibles un pouvoir qu'ils n'ont pas ou qu'ils tiennent des affections de l'âme qu'ils nous représentent. Les couleurs et les sons peuvent beaucoup comme représentations et signes, peu de chose comme simples objets des sens. Des suites de sons ou d'accords m'amuseront un moment peut-être ; mais pour me charmer et m'attendrir il faut que ces suites m'offrent quelque chose qui ne soit ni son ni accord, et qui me vienne émouvoir malgré moi. Les chants mêmes qui ne sont qu'agréables et ne disent rien lassent encore ; car ce n'est pas tant l'oreille qui porte le plaisir au coeur que le coeur qui le porte à l'oreille. Je crois qu'en développant mieux ces idées on se fut épargné bien de sots raisonnements sur la musique ancienne. Mais dans ce siècle où l'on s'efforce de matérialiser toutes les opérations de l'âme et d'ôter toute moralité aux sentiments humains, je suis trompé si la nouvelle philosophie ne devient aussi funeste au bon goût qu'à la vertu.

CHAPITRE XVI
Fausse analogie entre les couleurs et les sons

Il n'y a sortes d'absurdités auxquelles les observations physiques n'aient donné lieu dans la considération des beaux-arts. On a trouvé dans l'analyse du son les mêmes rapports que dans celle de la lumière. Aussitôt on a saisi vivement cette analogie sans s'embarrasser de l'expérience et de la raison. L'esprit de système a tout confondu, et faute de savoir peindre aux oreilles on s'est avisé de chanter aux yeux. J'ai vu ce fameux clavecin sur lequel on prétendait faire de la musique avec des couleurs ; c'était bien mal connaître les opérations de la nature de ne pas voir que l'effet des couleurs est dans leur permanence et celui des sons dans leur succession.
Toutes les richesses du coloris s'étalent à la fois sur la face de la terre. Du premier coup d'oeil tout est vu ; mais plus on regarde et plus on est enchanté. Il ne fait plus qu'admirer et contempler sans cesse.
Il n'en est pas ainsi du son : la nature ne l'analyse point et n'en sépare point les harmoniques ; elle les cache, au contraire, sous l'apparence de l'unisson ; ou si quelquefois elle les sépare dans le chant modulé de l'homme et dans le ramage de quelques oiseaux, c'est successivement et l'un après l'autre ; elle inspire des chants et non des accords, elle dicte de la mélodie et non de l'harmonie. Les couleurs sont la parure des êtres inanimés ; toute matière est colorée ; mais les sons annoncent le mouvement, la voix annonce un être sensible ; il n'y a que des corps animés qui chantent. Ce n'est pas le flûteur automate qui joue de la flûte, c'est le mécanicien qui mesura le vent et fit mouvoir les doigts.
Ainsi chaque sens a sons champ qui lui est propre. Le champ de la musique est le temps, celui de la peinture est l'espace. Multiplier les sons entendus à la fois ou développer les couleurs l'une après l'autre, c'est changer leur économie, c'est mettre l'oeil à la place de l'oreille, et l'oreille à la place de l'oeil.
Vous dites ; comme chaque couleur est déterminée par l'angle de réfraction du rayon qui la donne, de même chaque son est déterminé par le nombre des vibrations du corps sonore en un temps donné. Or les rapports de ces angles et de ces nombres étant les mêmes, l'analogie est évidente. Soit, mais cette analogie est de raison, non de sensation, et ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Premièrement l'angle de réfraction est sensible et mesurable et non pas le nombre des vibrations. Les corps sonores soumis à l'action de l'air changent incessamment de dimensions et de sons. Les couleurs sont durables, les sons s'évanouissent soient les mêmes que ceux qui se sont éteints. De plus chaque couleur est absolue, indépendante, au lieu que chaque son n'est pour nous que relatif et ne se distingue que par comparaison. Un son n'a par lui-même aucun caractère absolu qui le fasse reconnaître ; il est grave ou aigu, fort ou doux par rapport à un autre ; en lui-même il n'est rien de tout cela. Dans le système harmonique un son quelconque n'est rien non plus naturellement ; il est ni tonique ni dominante, ni harmonique ni fondamental ; parce que toutes ces propriétés ne sont que des rapports, et que le système entier pouvant varier du grave à l'aigu, chaque son change d'ordre et de place dans le système, selon que le système change de degré. Mais les propriétés des couleurs ne consistent point en des rapports. Le jaune et jaune indépendamment du rouge et du bleu, partout il est sensible et reconnaissable, et sitôt qu'on aura fixé l'angle de réfraction qui le donne, on sera sur d'avoir le même jaune dans tous les temps.
Les couleurs ne sont pas dans les corps colorés mais dans la lumière ; pour qu'on voie un objet il faut qu'il soit éclairé. Les sons ont aussi besoin d'un mobile, et pour qu'ils existent, il faut que le corps sonore soit ébranlé. C'est un autre avantage en faveur de la vue ; car la perpétuelle émanation des astres est l'instrument naturel qui agit sur elle, au lieu que la nature seule engendre peu de sons, et à moins qu'on n'admette l'harmonie des sphères célestes, il faut des êtres vivants pour la produire.
On voit par là que la peintre est plus près de la natures et que la musique tient plus à l'art humain. On sent aussi que l'une intéresse plus que l'autre précisément parce qu'elle rapproche plus l'homme de l'homme et nous donne toujours quelque idée de nos semblables. La peinture est souvent morte et inanimée ; elles vous peut transporter au fond d'un désert ; mais sitôt que des signes vocaux frappent votre oreille, ils vous annoncent un être semblable à vous, ils sont, pour ainsi dire, les organes de l'âme, et s'ils vous peignent aussi la solitude ils vous disent que vous n'y êtes pas seul. Les oiseaux sifflent, l'homme seul chante, et l'on ne peut entendre ni chant ni symphonie sans se dire à l'instant ; un autre être sensible est ici.
C'est un des grands avantages du musicien de pouvoir peindre les choses qu'on ne saurait entendre, tandis qu'il est impossible au peintre de représenter celles qu'on ne saurait voir, et le plus grand prodige d'un art qui n'agit que par le mouvement est d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos. Le sommeil, le calme de la nuit, la solitude, et le silence même entrent dans les tableaux de la musique. On sait que le bruit peut produire l'effet du silence et le silence l'effet du bruit, comme quand on s'endort à une lecture égale et monotone et qu'on s'éveille à l'instant qu'elle cesse. Mais la musique agit plus intimement sur nous en excitant par un sens des affections semblables à celles qu'on peut exciter par un autre, et comme le rapport ne peut être sensible que l'impression ne soit forte, la peinture, dénuée de cette force, ne peut rendre à la musique les imitations que celle-ci tire d'elle. Que toute la nature soit endormie, celui qui la contemple ne dort pas, et l'art du musicien consiste à substituer à l'image insensible de l'objet celle des mouvements que sa présence excite dans le coeur du contemplateur. Non seulement il agitera la mer, animera la flammes d'un incendie, fera couler les ruisseaux, tomber la pluie et grossir les torrents ; mais il peindra l'horreur d'un désert affreux, rembrunira les murs d'une prison souterraine, calmera la tempête, rendra l'air tranquille et serein, et répandra de l'orchestre une fraîcheur nouvelle sur les bocages. Il ne représentera pas directement ces choses, mais il excitera dans l'âme les mêmes sentiments qu'on éprouve en les voyant.

CHAPITRE XVII
Erreur des musiciens nuisibles à leur art

Voyez comment tout nous ramène sans cesse aux effets moraux dont j'ai parlé, et combien les musiciens qui ne considèrent la puissance des sons que par l'action de l'air et l'ébranlement des fibres sont loin de connaître en quoi réside la force de cet art. Plus ils le rapprochent des impressions purement physiques plus ils l'éloignent de son origine, et plus ils lui ôtent aussi de sa primitive énergie. En quittant l'accent oral et s'attachant aux seules institutions harmoniques la musique devient plus bruyante à l'oreille et moins douce au coeur. Elle a déjà cessé de parler, bientôt elle ne chantera plus et alors avec tous ses accords et toute son harmonie elle ne fera plus aucun effet sur nous.

CHAPITRE XVIII
Que le système musical des Grecs n'avait aucun rapport au nôtre

Comment ces changements sont-ils arrivés? par un changement naturel du caractère des langues. On sait que notre harmonie est une invention gothique. Ceux qui prétendent trouver le système des Grecs dans le nôtre se moquent de nous. Le système des Grecs n'avait absolument d'harmonique dans notre sens que ce qu'il fallait pour fixer l'accord des instruments sur des consonances parfaites. Tous les peuples qui ont des instruments à cordes sont forcés de les accorder par des consonances, mais ceux qui n'en ont pas ont dans leurs chants des inflexions que nous nommons fausses parce qu'elles n'entrent pas dans notre système et que nous ne pouvons les noter. C'est ce qu'on a remarqué sur les chants des sauvages de l'Amérique, et c'est ce qu'on aurait dû remarque aussi sur divers intervalles de la musique des Grecs, si l'on eut étudié cette musique avec moins de prévention pour la nôtre.
Les Grecs divisaient leur diagramme par tétracordes comme nous divisons notre clavier par octaves, et les mêmes divisions se répétaient exactement chez eux à chaque tétracorde comme elles se répètent chez nous à chaque octave ; similitude qu'on n'eut pu conserver dans l'unité du mode harmonique et qu'on n'aurait pas même imaginée. Mais comme on passe par des intervalles moins grands quand on parle que quand on chante, il fut naturel qu'ils regardassent la répétition des tétracordes dans leur mélodie orale comme nous regardons la répétition des octaves dans notre mélodie harmonique.
Ils n'ont reconnu pour consonances que celles que nous appelons consonances parfaites ; ils ont rejeté de ce nombre les tierces et les sixtes. Pourquoi cela? C'est que l'intervalle du ton mineur étant ignoré d'eux ou du moins proscrit de la pratique, et leurs consonances n'étant point tempérées, toutes leurs tierces majeures étaient trop fortes d'un comma, leurs tierces mineures trop faibles d'autant, et par conséquent leurs sixtes majeures et mineures réciproquement altérées de même. Qu'on s'imagine maintenant quelles notions d'harmonie on peut avoir et quels modes harmoniques on peut établir en bannissant les tierces et les sixtes du nombre des consonances! Si les consonances mêmes qu'ils admettaient leur eussent été connues par un vrai sentiment d'harmonie, ils les auraient au moins sou entendues au dessous de leurs chants, la consonance tacite des marches fondamentales eut prêté son nom aux marches diatoniques qu'elles leur suggéraient. Loin d'avoir moins de consonances que nous ils en auraient eu davantage, et préoccupés, par exemple, de la basse ut sol, ils eussent donné le nom de consonance à la seconde ut re.
Mais, dira-t-on, pourquoi donc des marches diatoniques? Par un instinct qui dans une langue accentuée et chantante nous porte à choisir les inflexions les plus commodes : car entre les modifications trop fortes qu'il faut donner à la glotte pour entonner continuellement les grands intervalles des consonances, et la difficulté de régler l'intonation dans les rapports très composés des moindres intervalles, l'organe prit un milieu et tomba naturellement sur des intervalles plus petits que les consonances et plus simples que les comma ; ce qui n'empêcha pas que de moindres intervalles n'eussent aussi leur emploi dans des genres plus pathétiques.

CHAPITRE XVIIII
Comment la musique a dégénéré

A mesure que la langue se perfectionnait, la mélodie en s'imposant de nouvelles règles perdait insensiblement de son ancienne énergie, et le calcul des intervalles fut substitué à la finesse des inflexions. C'est ainsi, par exemple, que la pratique du genre enharmonique s'abolit peu à peu. Quand les théâtres eurent pris une forme régulière on n'y chantait plus que sur des mode prescrits, et à mesure qu'on multipliait les règles de l'imitation la langue imitative s'affaiblissait.
L'étude de la philosophie et le progrès du raisonnement ayant perfectionné la grammaire ôtèrent à la langue ce ton vif et passionné qui l'avait d'abord rendue si chantante. Dès le temps de Menalippide et de Philoxène les symphonistes qui d'abord étaient aux gages des poètes et n'exécutaient que sous eux et pour ainsi dire à leur dictée en devinrent indépendants, et c'est de cette licence que se plaint si amèrement la musique dans une comédie de Pherecrate dont Plutarque nous a conservé le passage. Ainsi la mélodie commençant à n'être plus si adhérente au discours prit insensiblement une existence à part, et la musique devint plus indépendante des paroles. Alors aussi cessèrent peu à peu ces prodiges qu'elle avait produits lorsqu'elle n'était que l'accent et l'harmonie de la poésie, et qu'elle lui donnait sur les passions cet empire que la parole n'exerça plus dans la suite que sur la raison. Aussi dès que la Grèce fut pleine de sophistes et de philosophes n'y vit-on plus ni poètes ni musiciens célèbres. En cultivant l'art de convaincre on perdit celui d'émouvoir. Platon lui-même jaloux d'Homère et d'Euripide décria l'un et ne put imiter l'autre.
Bientôt la servitude ajouta son influence à celle de la philosophie. La Grèce aux fers perdit ce feu qui n'échauffe que les âmes livres, et ne trouva plus pour louer ses tirants le ton dont elle avait chanté ses héros. Le mélange des Romains affaiblit encore ce qui restait au langage d'harmonie et d'accent. Le latin, langue plus sourde et moins musicale fit tort à la musique en l'adoptant. Le chant employé dans la capitale altéra peu à peu celui des provinces ; les théâtres de Rome nuisirent à ceux d'Athénes ; quand Neron remportait des prix la Grèce avait cessé d'en mériter et la même mélodie partagée à deux langues convint moins à l'une et à l'autre.
Enfin arriva la catastrophe qui détruisit les progrès de l'esprit humain sans ôter les vices qui en étaient l'ouvrage. L'Europe inondée de barbares et asservie par des ignorants perdit à la fois ses sciences, ses arts, et l'instrument universel des uns et des autres, savoir la langue harmonieuses perfectionnée. Ces hommes grossiers que le nord avait engendrés accoutumèrent insensiblement toutes les oreilles à la rudesse de leur organe ; leur voix dure et dénuée d'accent était bruyante sans être sonore. L'Empereur Julien comparait le parler des Gaulois au croassement des grenouilles. Toutes leurs articulations étant aussi âpres que leurs voix étaient nasales et sourdes, ils ne pouvaient donner qu'une sorte d'éclat à leur chant , qui était de renforcer le son des voyelles pour couvrir l'abondance et la dureté des consonnes.
Ce chant bruyant joint à l'inflexibilité de l'organe obligea ces nouveaux venus et les peuples subjugués qui les imitèrent de ralentir tous les sons pour les faire entendre. L'articulation pénible et les sons renforcés concoururent également à chasser de la mélodie tout sentiment de mesure et de rythme ; comme ce qu'il y avait de plus dure à prononcer était toujours le passage d'un son à l'autre, on n'avait rien de mieux à faire que de s'arrêter sur chacun le plus qu'il était possible, de le renfler, de le faire éclater le plus qu'on pouvait. Le chant ne fut bientôt plus qu'une suite ennuyeuse et lente de sons traînants et criés, sans douceur, sans mesure, et sans grâce ; et si quelques savants disaient qu'il fallait observer les longues et les brèves dans le chant latin, il est sûr au moins qu'on chanta les vers comme de la prose, et qu'il ne fut plus question de pieds, de rythmes, ni d'aucune espèce de chant mesuré.
Le chant ainsi dépouillé de toute mélodie et consistant uniquement dans la force et la durée des sons dut suggérer enfin les moyens de le rendre plus sonore encore à l'aide des consonances. Plusieurs voix traînant sans cesse à l'unisson des sons d'une duré illimitée trouvèrent pas hasard quelques accords qui renforçant le bruit le leur firent paraître agréable, et ainsi commença la pratique du discant et du contrepoint.
J'ignore combien de siècles les musiciens tournèrent autour des vaines questions que l'effet connu d'un principe ignoré leur fait agiter. Le plus infatigable lecteur ne supporterait pas dans Jean de Muris le verbiage de huit ou dix grands chapitres pour savoir, dans l'intervalle de l'octave coupée en deux consonances, si c'est la quinte ou la quarte qui doit être au grave ; et quatre cents ans après on trouve encore dans Bontempi des énumérations non moins ennuyeuses de toutes les basses qui doivent porter la sixte au lieu de la quinte. Cependant l'harmonie prit insensiblement la route que lui prescrit l'analyse, jusqu'à ce qu'enfin l'invention du mode mineur et des dissonances y eut introduit l'arbitraire dont elle est pleine, et que le seul préjugé nous empêche d'apercevoir*.
*Rapportant toute l'harmonie à ce principe très simple de la résonance des cordes dans leurs aliquotes, M. Rameau fonde le mode mineur et la dissonance sur sa prétendue expérience qu'une corde sonore en mouvement fait vibrer d'autres cordes plus longues à sa douzième et à sa dix-septième majeure ou grave. Ces cordes selon lui, vibrent et frémissent dans toute leur longueur, mais elles ne résonnent pas. Voilà, ce me semble, une singulière physique ; c'est comme si l'on disait que le soleil luit et qu'on ne voit rien.
Ces cordes plus longues ne rendant que le son de la plus aigue parce qu'elles se divisent, vibrent, résonnent à son unisson, confondent leur son avec le sien et paraissent n'en rendre aucun. L'erreur est d'avoir mal observé les noeuds. Deux cordes sonores formant quelque intervalle harmonique peuvent faire entendre leur son fondamental au grave, même sans une troisième corde, c'est l'expérience connue et confirmée de M. Tartini ; mais une corde seule n'a point d'autre son fondamental que le sien, elle ne fait point résonner ni vibrer ses multiples, mais seulement son unisson et ses aliquotes. Comme le son n'a d'autre cause que les vibrations du corps sonore, et qu'où la cause agit librement l'effet suit toujours, sépare les vibrations de la résonance, c'est dire une absurdité.
La mélodie étant oubliée et l'attention du musicien s'étant tournée entièrement vers l'harmonie, tout se dirigea peu à peu sur ce nouvel objet ; les genres, les modes, la gamme, tout reçut des faces nouvelles ; ce furent les successions harmoniques qui réglèrent la marche des parties. Cette marche ayant usurpé le nom de mélodie on ne put méconnaître en effet dans cette nouvelle mélodie les traits de sa mère, et notre système musical étant ainsi devenu par degrés purement harmonique, il n'est pas étonnant que l'accent oral en ait souffert, et que la musique ait perdu pour nous presque toute son énergie.
Voilà comment le chant devint par degrés un art entièrement séparé de la parole dont il tire son origine, comment les harmoniques des sons firent oublier les inflexions de la voix, et comment enfin, bornée à l'effet purement physique du concours des vibrations, la musique se trouva privée des effets moraux qu'elle avait produits quand elle était doublement la voix de la nature.

CHAPITRE XX
Rapport des langues aux gouvernements

Ces progrès ne sont ni fortuits ni arbitraires, ils tiennent aux vicissitudes des choses. Les langues se forment naturellement sur les besoins des hommes ; elles changent et s'altèrent selon les changements de ces mêmes besoins. Dans les anciens temps où la persuasion tenait lieu de force publique l'éloquence était nécessaire. A quoi servirait-elle aujourd'hui que la force publique supplée à la persuasion? L'on n'a besoin ni d'art ni de figure pour dire, tel est mon plaisir. Quels discours restent donc à faire au peuple assemblé? Des sermons. Et qu'importe à ceux qui les font de persuader le peuple, puisque ce n'est pas lui qui nomme aux bénéfices? Les langues populaires nous sont devenues aussi parfaitement inutiles que l'éloquence. Les sociétés ont pris leur dernière forme ; on n'y change plus rien qu'avec du canon et des écus, et comme on n'a plus rien à dire au peuple sinon, donnez de l'argent, on le dit avec des placards au coin des rues ou des soldats dans les maisons ; il ne faut assembler personne pour cela : au contraire, il faut tenir les sujets épars ; c'est la première maxime de la politique moderne.
Il y a des langues favorables à la liberté ; ce sont les langues sonores, prosodiques, harmonieuses, dont on distingue le discours de fort loin. Les nôtres sont faites pour le bourdonnement des divans. Nos prédicateurs se tourmentent, se mettent en sueur dans tes temples, sans qu'on sache rien de ce qu'ils ont dit. Après s'être épuisés à crier pendant une heure, ils sortent de la chaire à demi-morts. Assurément ce n'était pas la peine de prendre tant de fatigue.
Chez les anciens on se faisait entendre aisément au peuple sur la place publique ; on y parlait out un jour sans s'incommoder. Les généraux haranguaient leur troupes ; on les entendait et ils ne s'épuisaient point. Les historiens modernes qui ont voulu mettre des harangues dans leurs histoires se sont fait moquer d'eux. Qu'on suppose un homme haranguant en français le peuple de Paris dans la place de Vendôme. Qu'il crie à pleine tête, on entendra qu'il crie, on ne distinguera pas un mot. Hérodote lisait son histoire aux peuples de la Grèce assemblés en plein air et tout retentissait d'applaudissement. Aujourd'hui l'académicien qui lit un mémoire un jour d'assemblée publique est à peine entendu au bout de la salle. Si les charlatans des places abondent moins en France qu'en Italie, ce n'est pas qu'en France ils soient moins écoutés, c'est seulement qu'on ne les entend pas si bien. M. d'Alembert croit qu'on pourrait débiter le récitatif français à l'italienne ; il faudrait donc le débiter à l'oreille, autrement on n'entendrait rien du tout. Or je dis que toute langue avec laquelle on ne peut pas se faire entendre au peuple assemblé est une langue servile ; il est impossible qu'un peuple demeure libre et qu'il parle cette langue-là.
Je finirai ces réflexions superficielles, mais qui peuvent en faire naître de plus profondes, par le passage qui me les a suggérées.
Ce serait la matière d'un examen assez philosophique, que d'observer dans le fait et de montrer par des exemples combien le caractère les moeurs et les intérêts d'un peuple influent sur sa langue*.
*Remarques sur ls gramm.génér. et raison. par M.Duclos page 11.

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